Les vins du Clos de Tart : quand délectation rime avec méditation!

Travail béni des dieux? Pas toujours malgré ce qu’en pense parfois notre entourage. Car l’activité de goûter et goûter encore réserve évidemment son lot de bonnes et mauvaises surprises. Et ça fait partie du jeu. Mais il existe parfois des moments de grâce auxquels il est difficile de résister. C’est ce qui m’est arrivé, ainsi qu’à mes éminents collègues, par une fraîche journée de février, dans la douce quiétude du restaurant La Chronique, jamais anachronique.

Nous avions en fait rendez-vous avec l’un des meilleurs crus de Bourgogne, un vin qui ne peut qu’être bu religieusement quand on sait que ce sont des sœurs cisterciennes, Les Bernardines de Tart, qui l’ont crée au XIIe siècle, et qui l’ont baptisé tout naturellement Clos de Tart. Fait peu courant, et pour ainsi dire incroyable, ce petit vignoble de 7 hectares et demi, ceint d’un mur du XVe siècle et installé à Morey Saint-Denis, entre Gevrey-Chambertin et Chambolle-Musigny, n’a connu que trois propriétaires. Après les religieuses, la propriété passa à la famille Marey-Monge en 1789, puis à la famille Mommessin qui l’acquit en 1930 au cours d’une vente aux enchères.

Depuis 1995, Sylvain Pitiot en est le régisseur. En fait, il dirige toutes les opérations, de la vigne à la cave, avec une lucidité et une simplicité désarmantes. Conscient du fabuleux potentiel de ce microclimat bourguignon, il répète que ce n’est pas lui qui fait le vin, mais bel et bien la nature. Pour lutter contre l’érosion, les vignes de pinot noir sont plantées sur une ligne nord-sud perpendiculaire à la pente. L’âge moyen est de 60 ans, les plus anciennes étant centenaires.

Si l’appellation autorise un rendement de 35 hl/ha, celui du Clos de Tart oscille entre 21 et 30 selon les années. Sur ces sols de marnes calcaires, le travail se fait sur une base parcellaire afin de respecter les spécificités de chacune des parties du terroir. Les raisins sont donc vinifiés séparément, de façon traditionnelle, avec des pigeages deux fois par jour pendant la pleine fermentation. Après l’assemblage des différentes cuvées (six habituellement), la mise en bouteille a généralement lieu au début du printemps, en mars ou en avril, par gravité et sans filtration.

Une magnifique rétrospective

Notre sympathique régisseur nous avait préparé une jolie verticale, en regroupant les millésimes, non pas dans l’ordre chronologique habituel, mais en deux séquences principales.

Tout d’abord :

2004 : Une robe magnifique. Un vin d’une très belle expression et d’une certaine pureté aromatique. Et en bouche, de la structure, une grande acidité et une longueur remarquable. Un classique, tout en puissance et en élégance.

2002 : Nez d’une grande finesse, un peu moins bavard que le précédent. Nous sommes sur le fruit, la précision et l’équilibre, mais aussi sur une certaine réserve dans les saveurs. À revoir dans quelques années.

2001 : Avec ce nez aux parfums de griottes déjà bien présents et cette structure tannique étonnante, ce vin d’une grande jeunesse réservera des surprises dans 5–6 ans. Un de mes coups de cœur!

2000 : Issu de raisins très mûrs, ce vin offre des parfums de petits fruits noirs, mais aussi des notes florales qui procurent à l’ensemble beaucoup d’élégance. Les tanins, eux aussi, sont très mûrs et bien enrobés. S’il est savoureux aujourd’hui, il sera somptueux dans 10 ans!

1999 : Le nez de groseilles et de framboises est tout simplement charmant. En bouche, le fruité est au rendez-vous, mais la fraîcheur et les tanins serrés laissent penser que ce grand millésime a encore de belles années devant lui.

1998 : Le nez est d’une grande netteté, massif et imposant, avec des notes de cerises très mûres. En bouche, le vin est très concentré. Structuré et fruité à la fois, tout dans ce vin très long est maturité et velours, et d’un grand équilibre car l’alcool (13,5%) ne domine pas.

1997 : Ce vin issu d’un tout petit rendement et de raisins extrêmement riches en sucre est étonnamment charmant et sensuel. D’une robe encore soutenue, le vin possède un bouquet qui évoque les cerises noires et le poivre. On sent en bouche des tanins qui se sont assouplis et une bonne rondeur, avec en finale une fraîcheur certaine et des saveurs de cerises à l’eau-de-vie.

1996 : Magnifique cuvée aux notes empyreumatiques sensuelles. En bouche, la charpente et la puissance n’empêchent pas le fruit de s’exprimer, avec des saveurs d’épices douces, une bonne fraîcheur et une longueur qui n’en finit pas…

Nous avons ensuite dégusté le 2005, prélevé sur fût pour l’occasion, et le 2003, qui se démarque tout naturellement.

2005 : Issu d’un millésime rare car la maturité physiologique (sucre et acidité) et la maturité phénolique (tanins et anthocyanes) des raisins furent complètes et simultanées. Il en résulte un grand vin complexe, pour ne pas dire intellectuel. Concentré et élégant, puissant et charmeur, racé et fruité, ce vin structuré et généreux est d’une très grande longueur. Je prends rendez-vous avec cette cuvée pour 2015, juste pour voir…

2003 : L’année de tous les défis avec cette canicule qui a changé la donne et permit au pinot noir d’être prêt bien avant le temps, avec de tout petits rendements et un potentiel alcoolique élevé. Le vin, d’une robe sombre et profonde, offre au nez comme en bouche, des parfums de fleurs, de fruits noirs et d’épices. En bouche, la structure et le fruit confèrent à cet ensemble atypique une personnalité qu’il sera bon de retrouver dans quelques années.

Pour ceux qui ne sont pas près à débourser au minimum 177 $ la bouteille, sachez que vous pouvez vous faire plaisir avec La Forge de Tart, en appellation Morey Saint-Denis 1er Cru, le second vin issu des jeunes vignes âgées de moins de 25 ans. Merci à Luc Provencher, de Charton Hobbs, d’avoir organisé cette exceptionnelle rencontre. Merci à Sylvain Pitiot de nous rappeler qu’il est encore possible de produire ce qu’il y a de mieux tout en restant les pieds sur terre, avec gentillesse, humilité et modestie.