La naissance du verre à vin de glace

Habituellement, on nous demande lors d’une dégustation de nous prononcer sur la qualité des vins, afin de les situer, les classer ou… les déclasser. Dans ce cas-là, le verre, aussi bon, aussi beau et performant qu’il soit, sert d’outil, d’accessoire, au mieux, quand c’est possible, de faire-valoir. Cette fois-ci, l’expérience, exceptionnelle en soi, se situait à l’opposé. En effet, une fois n’est pas coutume, j’étais invité pour la première fois de ma vie à participer à un atelier au cours duquel nous devions classer des verres, afin de sélectionner en bout de ligne LE verre à vin de glace. Et pas n’importe lequel puisque le périlleux exercice s’est fait avec Georg Riedel, président de la célèbre maison de cristal autrichienne du même nom, créée en 1756.

Le vin de glace utilisé pour arriver à nos fins était fourni par nul autre que le sympathique Donald Ziraldo, président fondateur de la maison Inniskillin, située à Niagara, province de l’Ontario, région de plus en plus renommée pour ses fameux vins de glace.

Douze personnes venues de tous les coins d’Amérique étaient réunies à Toronto autour du maître cristallier, du prince du vin de glace (Donald est celui qui a fait connaître le vin de glace canadien dans le monde entier) et de son oenologue, Karl Kaiser. N’y a-t-il pas d’ailleurs une certaine corrélation entre la brillance et les reflets d’un icewine et l’écrin de cristal chargé de le mettre en valeur. En fait, Georg Riedel, avant de commencer, nous a bien précisé : ” Comme un chef d’orchestre qui peut demander plus de percussions ou moins de violons, nous devons éviter de faire du Beethoven avec la musique de Richard Strauss. Nous devons être attentif jusqu’à ce que nous trouvions la forme idéale qui soulignera la personnalité du vin, son vrai caractère et sa beauté “.

Les oenophiles connaissent la philosophie Riedel qui consiste à créer un verre en fonction de chaque vin. Certains diront que c’est bon pour le commerce; pourtant il s’agit là d’une vieille pratique en France et en Italie notamment où depuis longtemps chaque vin (ou presque) avait son verre bien à lui. De plus, d’autres rétorqueront qu’un grand vin n’a pas besoin d’un verre “sophistiqué” pour mettre ses qualités en relief. Imaginez un instant servir votre Bordeaux préféré dans un verre à moutarde ou à dry martini… ce serait la même hérésie que de ne pas offrir à un tableau de maître la lumière qui lui revient.

Et je peux vous dire que dès le départ, nous nous sommes rendus à l’évidence. Autour des douze “Riedel” de grandeurs et de formes différentes, nous avons éliminé d’un commun accord et facilement trois premiers verres. C’est ainsi, en procédant par élimination et vote à main levée, que près de trois heures et 32 échantillons de vin de glace* plus tard, nous nous sommes entendus sur les trois verres qui serviraient à la maison Riedel pour créer les prototypes puis l’unique verre à vin de glace.

Après avoir justifié nos choix, Georg Riedel constatait que le vote donnait une légère préférence au verre à Sauvignon comparé à celui destiné au Sauternes, mais que le verre à Porto avait aussi ses partisans.

De l’avis de Karl Kaiser, les deux premiers verres par exemple offraient un grand volume pour apprécier autant les arômes fruités et complexes de fruits confits, de miel et de cire que l’harmonie délicate entre le sucre et l’acidité, propres au vin de glace. Quant à la grandeur des verres, celle-ci devrait surprendre le consommateur qui a tendance à comparer la taille du verre et la quantité de vin servi.

Enfin, Riedel a clos l’exercice en disant que nous allions recevoir les prototypes pour déguster de nouveau et donner nos commentaires, et que la forme finale serait déterminée à la suite de cette ultime analyse. Le processus incluant la fabrication et la commercialisation du verre a pris neuf mois… comme par hasard, mais c’est le temps qu’il faut pour arriver au plus beau. Ça tombait bien, puisque ce fut en l’an 2000, année du concours du meilleur sommelier du monde à Montréal et celle du 25e anniversaire d’Inniskillin; deux bonnes raisons à cette époque de fêter avec le précieux et opulent nectar de Niagara.

* Les vins de glace utilisés étaient le Pearl Label Vidal, le Silver Label Riesling, le Gold Label Oak Aged Vidal et l’original Cabernet franc, tous d’Inniskillin bien entendu.

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