Vive la Californie !

C’est en direct du vignoble californien que j’écris ces humeurs matinales, et plus précisément de St-Helena, qui pour ceux qui connaissent, est au cœur de la vallée de Napa, traversée par la rivière du même nom, et parsemée de maisons célèbres – non je n’utiliserai pas la traduction aussi laide que ridicule de vinerie pour winery, qu’utilisent certains de mes confrères, ontariens tout particulièrement – qui ont pour nom Beringer, Caymus, Heitz, Opus One, Raymond, Robert Mondavi ou Stags Leap Winery. Et pendant qu’il faisait anormalement chaud au Québec, nous caracolions entre 11 et 15°C, avec en prime hier la pluie dont la vigne avait bien besoin. Ce qui frappe en tout premier lieu l’auteur de ces lignes venu faire le plein d’informations, de rencontres et de dégustations pour son prochain livre, c’est l’incroyable intérêt des Américains pour le vin. Dernièrement, des statistiques viennent de sortir, confirmant l’intérêt grandissant des gens de ce pays pour la noble boisson. Et ce matin, sur le site Vitisphère, une dépêche est arrivée: « L’industrie viticole californienne soufre d’une pénurie structurelle de raisins et cette situation va durer au moins 4 ans » prédit Matt Turrentine, responsable d’une société de courtage en vin et raisins, lors de la Central Coast Insights Conference. « Nous sommes rentrés en pénurie pour tous les cépages et toutes les régions ». En 2011, la Californie a commercialisé 257 millions de caisses de vin, alors que la récolte 2011 n’a produit que l’équivalent de 210 millions de caisses, ce qui représente un déficit de 47 millions caisses. » Je peux confirmer : l’œnotourisme en Californie, un peu comme dans la région de l’Okanagan, au Canada, n’est pas un vain mot. De Santa Barbara County, où j’ai commencé ma tournée, jusqu’à Mendocino, un peu plus au nord, les caves sont remplies, même à la mi-mars, d’une clientèle avide de connaissances œnologiques, qui se promène le verre à la main, essayant de débusquer ici et là qui un chardonnay non boisé, qui un zinfandel racé, qui un pinot noir fleuri et élégant malgré des taux d’alcool encore trop élevés. Et si l’on vient de partout, d’Europe ou du Canada, ce sont avant tout des gens du Texas, de New-York, de la Louisiane ou de Chicago, et simplement de tout l’État, qui s’installent dans les hôtels et autres bed and breakfast de la région pour mieux investir les caves qui font tout pour les accueillir dans les meilleurs conditions. En effet, sept jours sur sept, une grande partie de l’année, on rivalise d’imagination pour répondre – toujours avec le sourire et une efficacité désarmante – aux attentes de tous les œnophiles de la planète et du pays de l’Oncle Sam. Voitures, autobus, méga-limousines noires et rutilantes, et autres chauffeurs privés en super Rolls d’un blanc immaculé, déversent chaque jour des milliers d’assoiffés dans les tasting-rooms et wine-shops des établissements de toutes tailles, des plus sobres à ceux qui font dans le tourisme de masse. Et l’on parle de clones, de développement durable, de biodynamie, de malolactique et autres wine and food pairing à tous les coins de routes comme si tout cela était courant. Pas mal incroyable ! Et je ne parle pas des clubs mis en place par ces maisons pour fidéliser une clientèle qui achètera à rabais un minimum de 12 bouteilles par an. Tout cela m’amène à penser que le tourisme viticole ne peut fonctionner que si l’intérêt des visiteurs est bien là. Dernièrement, lors d’un grand concours de dégustation à Paris, nous devisions sur cette réalité qui a bien du mal à prendre forme, de l’Alsace à Bordeaux, en passant par le sud du pays, et que certains ont dû abandonner, faute de clientèle. Pourtant, je viens de lire sur le même site Vitisphère: « qu’en 2010, le Conseil Interprofessionnel des Vins de Provence, dans le cadre de l’enquête nationale Atout France, a procédé à un sondage sur l’oenotourisme auprès des visiteurs des caveaux de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Il ressort de cette étude que l’âge moyen du visiteur est de 51 ans, à 70% ce sont des hommes, à 75% des consommateurs réguliers de vin (au moins une fois par semaine). Plus des deux tiers des visiteurs sont des touristes, dont 43% sont étrangers, originaires d’Angleterre, de Belgique et des États-Unis pour les trois premières origines. » Mais cela ne nous dit pas le nombre de visiteurs et d’acheteurs potentiels. Car en Californie, non seulement la moyenne d’âge est beaucoup plus basse et les femmes sont très présentes, mais c’est qu’on achète allègrement, préférant payer plusieurs bouteilles que des frais de dégustation. Et les vins ne sont pas donnés puisque la fourchette de prix oscille joyeusement entre 18 et 100$. On m’a soufflé dans le creux de l’oreille une moyenne de 25 à 30$ le prix déboursé par flacon. Faut pas croire ! Même chez le producteur, et c’est pour ainsi dire comme cela partout sur la planète : les vins ne sont pas donnés, loin de là, contrairement à ce que disent certaines personnes qui utilisent des arguments fallacieux pour démontrer le contraire. Et je ne parle pas, comme je le ferai dans un prochain papier, des prix pratiqués en grande surface (comme le safeway) et pire encore chez de nombreux cavistes qui n’y vont pas avec le dos de la cuillère, loin s’en faut.

Je terminerai toutefois par cette expérience gastronomique inoubliable vécue avant-hier à la sortie sud de St-Helena, et que l’on ne peut, hélas, reproduire au Québec pour des raisons légales. Pour changer des restaurants et des picnics, nous sommes allés dans une « patate-frite » de luxe. En fait, les gens font la queue pour commander leurs hot-dogs, frites et autres hamburgers. On est là en famille, avec le dernier dans sa poussette et aussi le grand papa et la mamy. Il y a des couples, de tous âges, des touristes, des amis, des hommes d’affaire et des jeunes femmes élégantes qui viennent du bureau. On se salue et on se parle. Tout le monde attend patiemment d’être nommé dans le haut-parleur pour enlever sa commande. Plus de trente grandes tables sous parasols installées sur un gazon fraîchement coupé accommodent les convives qui ont apporté leurs bouteilles de vin achetées au magasin où le plus souvent dans une cave. C’est très propre et le personnel est charmant. Sans façon, de jolis verres à pied sont mis à disposition, et l’on croque en plein soleil dans son cheese-burger en dégustant un excellent cabernet sauvignon Reserve Estate vendu à 65$. Vive les paradoxes et vive la Californie !