L’un se trouve, l’autre se cherche…

Par Jacques ORHON

De retour d’une exploration des vignobles situés de chaque côté du lac Ontario, j’ai pu faire un constat assez simple : pendant que celui de Niagara Peninsula a trouvé son air d’aller, celui du Prince Edward County se cherche, bien laborieusement. On a en effet l’impression, encore une fois, que l’expérience des uns ne profite pas à ceux qui devraient à tout le moins s’en inspirer.

Depuis 25 ans que je traîne mes bottes du côté de Niagara on the Lake, j’ai pris le temps, pour les besoins de mon prochain livre, de ratisser quelque peu le vignoble de la jolie péninsule en visitant pas moins de 25 caves. J’en profite ici pour préciser que je n’utiliserai pas l’inesthétique mot « vinerie » que je vois à tort fleurir ici et là, notamment dans le magazine Vintages du LCBO (le monopole des vins de l’Ontario) qui en use abondamment. Encore une fois, on veut passer de l’anglais au français en se servant de raccourcis, souvent réducteurs, mais le résultat n’est pas toujours heureux. Je veux bien croire que la langue de Molière, qui est déjà très riche, est capable d’en prendre, mais le mot winery peut se traduire par cave, domaine, vignoble, maison, propriété, et j’en passe.

Revenons donc au vignoble de Niagara qui fête ses trente ans d’existence avec, à mon avis, une certaine sérénité. Si l’on plante le décor, disons que se sont dessinées clairement aux cours des vingt dernières années deux entités géographiques : là où se trouvent les domaines de première génération avec le château des Charmes, Inniskillin et Hillebrand. Nous sommes au sud de la charmante et paisible ville de Niagara on the Lake, à une quinzaine de kilomètres de la fureur des chutes et de son tourisme tapageur. C’est ici que l’on découvre les sous-appellations St. David’s Bench, Four Mile Creek, Niagara Lakeshore et Niagara River. D’autres maisons y ont fait leur nid : Pilliterri et ses nombreux vins de glace, Konzelmann et Marynissen, et depuis l’an 2000, Jackson-Triggs, Peller Estates et les fort prometteuses Stratus et Lailey.

De l’autre côté du canal Welland, de St.Catharines à Winona, en passant par Jordan, Beamsville et Grimsby, les sous-régions ont pour nom Twenty Mile Bench, Short Hills Bench ou Beamsville Bench. Cave Spring Cellars, Henry of Pelham et Vineland, d’excellentes signatures, font partie des pionniers, rattrapées par Thirty Bench puis par Peninsula Ridge, Malivoire, les futuristes Tawse, Fielding Estate et Flat Rock, sans oublier Hidden Bench et le Clos Jordanne avec ses savoureuses cuvées de pinot noir et de chardonnay. Ce sont, à toutes fins utiles, les maisons dont on parle.

À les visiter, rencontrer leurs propriétaires et les winemakers (je ne traduirai pas par faiseurs de vins…) et à déguster l’ensemble de leur production, on sent aujourd’hui une maturité indéniable, tant dans la connaissance de leurs terroirs que les procédés d’élaboration, mais tout simplement dans ce qui nous intéresse : la qualité de leurs vins, le plaisir qu’ils procurent, une politique de prix raisonnable et une capacité d’accueil à faire rougir de grandes propriétés françaises, italiennes ou espagnoles. Il reste du travail à faire, mais que de progrès accomplis par ce beau vignoble qui s’est trouvé une réelle identité, en travaillant fort et plutôt intelligemment.

La situation est bien différente dans la pittoresque région de Prince Edward County, où je me suis fait un devoir de m’arrêter sur le chemin du retour. Nous sommes de l’autre côté du lac, au sud de Belleville, à mi-chemin entre Toronto et Kingston, dans un coin réputé pour les navigateurs de plaisance. L’endroit est magnifique et les gens sont charmants.

Depuis l’an 2000, une quinzaine de producteurs se sont installés sur cette terre calcaire, parfois très caillouteuse. Je veux bien croire que l’aspect géologique semble favorable à l’installation d’un vignoble, mais les conditions climatiques sont loin d’être les mêmes qu’à Niagara. Il faut buter et protéger la vigne des rigueurs d’une longue période hivernale. Les cépages hybrides côtoient les bons plants de vitis vinifera, et l’on se demande parfois que diable sont-ils venus faire dans cette galère. Certes, des gens sérieux et passionnés, comme Norman Hardie (il élabore un pinot noir très réussi, un pinot gris impeccable, un chardonnay non boisé d’une grande pureté et même du melon, le cépage du muscadet), et Huff Estates qui sait y faire, tant à la cave qu’à l’accueil de la clientèle, tirent leur épingle du jeu.

Mais il se trouve aussi de nouveaux vignerons, emportés sans doute par la mode actuelle, qui ressemblent plus à des gentlemen-wineproducers. D’après ce qu’ils m’ont confié, certains d’entre eux semblent convaincus, après huit ans d’expérience, de faire du meursault avec leur chardonnay, tendre il est vrai, mais au prix trop élevé, inversement proportionnel à la matière et à la finesse. En conséquence, leurs vins, ténus le plus souvent, se vendent beaucoup trop chers (entre 60 et 80$) au restaurant, pourtant l’endroit par excellence pour faire découvrir aux touristes de passage ce qui se fait de bon dans la région.

Pour en avoir essayé trois, entre Wellington et Bloomfield, le constat est le même : ils se tirent dans le pied! Je citerai tout de même l’excellent East & Main Bistro à Wellington, qui a tout compris en embauchant une chef talentueuse et en proposant des prix qui permettent de se laisser tenter. Ailleurs, avec la sacro-sainte notion de terroir qui souvent ne veut plus rien dire, les vins produits à 3 ou 4 kilomètres sont de loin plus chers que d’excellentes bouteilles venues de France, d’Australie, d’Italie ou de Nouvelle-Zélande. On peut comprendre les erreurs de jeunesse, mais ce n’est pas de cette façon que le vignoble de Prince Edward County va se trouver.