Un grand vignoble qui semble aller à la dérive…

Par Jacques ORHON

Depuis des mois, Bacchus, Dionysos et Saint-Vincent doivent se retourner dans leur tombe. En effet, une entente très controversée a été conclue le 15 septembre dernier entre l’Union Européenne et les États-Unis sur les vins américains exportés en Europe. Il va sans dire que les parlementaires étaient montés au créneau pour dénoncer les grandes lignes de l’acceptation des pratiques œnologiques américaines que voici :

- Addition d’eau à hauteur de 7% pour réduire le degré alcoolique. Encore heureux ! Dans certains états, le pourcentage peut monter à 35%.

- Chaptalisation à outrance (jusqu’à 13,5 %). En Europe, on y va avec plus de parcimonie.

- Une gamme plus étendue pour corriger l’acidité.

- Addition d’arômes dans certains cas.

- Utilisation des copeaux de chêne.

Voilà maintenant que le ministre français de l’agriculture, Dominique Bussereau, a donné son accord pour entériner les règles, sous certaines conditions, précisant l’utilisation des copeaux de chêne dans l’élaboration de certains vins de son pays.

Que penser de tout cela ? Il s’agit en fait d’une autre conception du vin, bien loin il faut l’avouer de celle de nos ancêtres. Et je n’ai personnellement rien contre les nouvelles technologies, tant que le terroir d’origine est respecté et que le vin, dans la mesure où il nous procure du plaisir, est à toutes fins utiles loyal et marchand, comme on disait autrefois. Quant aux copeaux de chêne, l’adjonction de ceux-ci est autorisée pour donner, paraît-il, de la rondeur au vin, développer le fruit et complexifier la palette aromatique.

Avec la bénédiction du ministre français, ce qui n’était que toléré dans le cadre d’expérimentations en France, risque donc de se généraliser, et cela sous le prétexte d’aller sur le même terrain que les producteurs du nouveau monde qui usent, dit-on, de pratiques si laxistes qu’ils concurrencent de manière bien déloyale la production française. Mais est-ce vraiment la bonne façon de réagir ? Comme dans d’autres sphères d’activités, c’est toujours plus facile de jeter la pierre aux autres et de les rendre responsables de ses propres échecs.

À écouter les dirigeants et, hélas, de nombreux producteurs, la grave crise viticole que traverse la France serait à mettre sur le dos des vilains pays qui n’en font qu’à leur tête, faisant tout et n’importe quoi pour être les premiers sur le marché. Pourtant, plusieurs régions et de nombreux vins haut de gamme s’en tirent très bien. Il n’y a qu’à penser au champagne et aux grands crus, de Bourgogne, de Bordeaux ou d’Alsace. Mais ailleurs, la situation est catastrophique. En Languedoc notamment, où la surproduction a fait chuter les prix, et dans le bordelais où l’on s’apprête à distiller 320 000 hl de Bordeaux et Bordeaux Supérieur.

De plus, la baisse de la consommation et le recul des exportations ont entraîné un écroulement de 40% de la valeur des vignobles au cours des deux dernières années. Le problème ne serait-il pas dans la perception que les Français ont eux-mêmes de leurs vins ? Oui, il y a urgence à faire le ménage dans le labyrinthe des appellations qui est en soi un véritable casse-tête. En d’autres termes, comment les étrangers peuvent-ils s’y retrouver quand on sait que le consommateur français moyen a du mal à le faire ? Ce n’est pas avec la loi du ministre Évin, qui a mis le vin au début des années 90 au rang des substances presque illicites, et cela avec la bénédiction des organismes d’information sur la santé publique, que la situation va s’arranger.

Comme si cela ne suffisait pas, ce cher Monsieur Bussereau vient de déclarer que l’éducation sur les vertus du vin et de sa culture demeure de la responsabilité de la famille et non de l’état. Au diable l’éducation et vive la répression ! Dans la foulée, il dit qu’il faut faire rêver le consommateur Chinois (!!??) et reconnaît que le monde viticole français s’est endormi. À ce sujet, un grand producteur du sud-ouest m’avouait candidement, lors du dernier Salon des vins, que le syndicat de leur appellation (très connue soit dit en passant) n’avait pas encore de site Internet, alors que de nombreux producteurs installés dans le fin fond de la Nouvelle-Zélande ou de l’Afrique du Sud en possédaient de très beaux à titre individuel. Au chapitre de la communication, les Français ont toute une pente à remonter, mais en sont-ils vraiment conscients ?

Et dire que pendant ce temps l’Espagne a promu le vin au rang de produit culturel. Et pas plus tard que la semaine dernière, lors de la 13e édition du Concours Mondial de Bruxelles, délocalisé pour la première fois à Lisbonne, nous avons eu le plaisir d’entendre Jaime Silva, le ministre de l’Agriculture du Portugal, affirmer sa détermination et celle de son gouvernement à soutenir l’économie viticole du pays.