D’un extrême à l’autre…


Il en va du vin comme dans toute chose, on n’en est pas à une situation paradoxale près. Au retour de deux fort agréables semaines en sol français où la raison principale de mon séjour était Vinexpo, j’ai pu constater encore une fois le décalage qui existe en matière de vins entre le discours et la pratique. Moi qui venais de pondre mes dernières humeurs sur les dérives de notre petit monde, entre le phénomène de mode, les formations qui se multiplient, comme les sites et les blogues, les salons qui débordent, ceux qui s’improvisent journalistes, et les opportunistes de tout poil qui veulent nous fourguer toutes sortes de gadgets inutiles ! Eh bien, j’ai une fois de plus été édifié par cet écart entre tout ce qui se dit et s’écrit sur le vin et le traitement qu’on lui accorde chaque jour.

Faudrait quand même pas faire exprès ! Quand je prône la modestie et le bon sens, cela ne signifie pas qu’il faille faire n’importe quoi et confondre simplicité avec médiocrité. Tout a commencé, dès les premiers jours, lorsque je me suis proposé gentiment de faire le service du vin chez des gens proches où j’étais invité. Malgré la bonne volonté affichée de mes hôtes, ce fut, sauf rares exceptions, la croix et la bannière pour trouver un bon tire-bouchon ou des verres adaptés aux cuvées soigneusement choisies. Ne parlons pas des carafes, à toutes fin utiles, absentes…

Je ne peux passer sous silence le laïus réducteur du serveur désagréable, qui, malgré la beauté des lieux de ce sud Bretagne (dans le département du Morbihan), affichait un mépris pour son métier et du même coup son ignorance, m’assénant ses quatre vérités en déclarant de façon péremptoire qu’il ne tenait pas de muscadet sur sa carte pour la simple raison qu’il s’agit d’un vin de mauvaise qualité. Je n’ai pas bronché (eh oui, ça m’arrive de ne pas réagir, surtout en situation extrême avec des imbéciles) mais je commençais sérieusement à m’ennuyer de l’esprit chauvin de mes aînés…

Un autre cas où l’on est passé là aussi d’un extrême à l’autre, est ce plaidoyer, de plus en plus répandu ici, qui consiste à dire que si le vin n’est pas bio, il n’est pas bon ! Il s’agit encore une fois d’un propos racoleur qui profite du mouvement écologiste ambiant, tout à fait justifié par ailleurs, pour donner à des vins une soi-disante plus value mais surtout pour les vendre à des prix élevés. Encore et toujours des affirmations à l’emporte-pièce !

Ma semaine à Vinexpo, je dois le reconnaître, a toutefois été bien différente. Le service dans les soirées aux châteaux était pour ainsi dire sans faille et les verres pour déguster à la plupart des kiosques étaient à la hauteur de la situation. Par contre, malgré une température très agréable et supportable, entre 22 et 28°, on pouvait constater de temps à autre un bémol en ce qui concernait celle des vins. Justement, j’ai été, je dois le dire, « gâté » de ce côté-là…

Vinexpo terminé, j’ai filé gentiment en direction de ce Languedoc que j’aime tant. Le soir même, en compagnie d’un vigneron de La Clape, propriétaire d’un magnifique domaine dont les vignes courent vers la Grande Bleue, je me suis retrouvé en sa compagnie à la terrasse d’un restaurant assez achalandé. La cuisine : bien, sans plus, mais avec un souci de recherche. Le service : catastrophique malgré une bonne volonté ! Les vins du monsieur n’étant pas disponibles en bouteille, il se résigne à commander le vin d’un concurrent : servi chaud comme une tisane ! On a demandé un seau avec de l’eau fraîche : on l’attend toujours…

Cela dit, ce n’est guère mieux en Espagne, et souvent fréquent chez nos amis Italiens. Deux jours plus tard, je suis invité au cœur des Corbières chez des producteurs qui profitent de la fin de semaine pour recevoir les passants et vendre leurs vins. Ils sont quelques amis venus d’Alsace, de Bergerac, des vallées du Rhône et de la Loire, qui partagent la même philosophie du vin. L’idée est bonne et je suis invité, en plus de la dégustation, à des agapes sans façon, sous un soleil de plomb, je dois le préciser. Mais ce n’est pas une raison pour servir les vins à la température « de la pièce »… Nous sommes dehors, sous des parasols, c’est très sympa, il fait + 36° et le vin va bientôt en faire autant.

Ce qui m’impressionne le plus, c’est que personne, ni les vignerons, ni les autres convives, ont l’air de s’en préoccuper. J’attends quinze minutes, il ne se passe rien, et avant que je me mette à bouillir comme tous ces flacons mal ouverts (je n’ai pas encore parlé de toutes les capsules déchiquetées que je vois encore trop souvent, lacérées par des lames de couteaux mal utilisées) je suggère discrètement l’idée d’apporter des récipients remplis d’eau fraîche et de glaçons. Ce sera fait mais ce fut un peu le parcours du combattant. C’était pourtant bien simple à prévoir, et à mon humble avis d’une grande évidence surtout quand on fait ce métier.

On me dira que tout cela n’est pas bien grave et qu’il y a pire sur terre que ces petits problèmes d’intendance. Je suis d’accord, mais alors à quoi sert-il de palabrer, de philosopher pendant des heures sur le terroir et l’âge des vignes, de discourir sur les densités de plantation et de vanter sa nouvelle cuverie, si c’est pour mettre en valeur son propre vin de cette façon ? Si c’est pour détruire en trois minutes le travail acharné de plusieurs mois, voire des années, ce n’est pas très malin. Pourquoi écrire des livres ou s’en procurer, s’abonner à des revues spécialisées et dépenser des sommes folles dans une cave qui sera in fine mal gérée ? On aura beau vouloir intellectualiser le vin et le rendre compliqué pour mieux impressionner une clientèle avide de nouveautés, réinventer la roue pour se donner de l’importance, tenir des grands discours, vides la plupart du temps, et pontifier devant des clients faussement ébahis, pour ne pas dire ébaubis, il faudrait déjà savoir servir le vin, simplement mais comme il faut.

Je fais actuellement la tournée des vignobles québécois et l’on continue à certains endroits de servir le précieux nectar, dont le proprio a dit tant de bien, dans ces petits gobelets riquiqui (petit, mesquin, étriqué dixit Le Robert) en plastique. Mais il ne faut pas désespérer. Dernièrement, sur un joli lac des Laurentides, des amis à qui j’ai apporté une bouteille de champagne nous l’ont servie sur le bateau dans de belles flûtes en verre, ornées de jolies fleurs. Les bulles et les rires ont jailli tout au long de la promenade dans un cadre enchanteur. Ce fut là l’essentiel !