Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?

Que l’on parle d’AOC (Appellation d’Origine Contrôlée) ou d’AOP (Appellation d’Origine Protégée), il est certain que le système mis en place par les autorités françaises en 1935 pour défendre leurs dénominations viticoles a été d’un intérêt capital. Et il le reste certainement tout autant aujourd’hui. Les autres pays producteurs ont suivi avec des législations qui s’en sont largement inspirées. Mais comme dans toute politique mise en place, rien n’est jamais parfait, il faut bien reconnaître qu’on a parfois tendance à compliquer les choses à force de vouloir les simplifier…

AOP ou AOC ?
Pour éclairer votre lanterne, sachez que l’Appellation d’Origine Protégée, ou AOP, est la dénomination en langue française d’un signe d’identification européen créé en 1992. Dans les faits, depuis la réforme de l’Organisation Commune de Marché de 2009, les producteurs de vins français peuvent indiquer sur l’étiquette le sigle AOP ou AOC, même si ce dernier est censé disparaître à moyen terme. Pour ce qui est des Vins de Pays, on suit maintenant la norme européenne en indiquant l’IGP qui signifie Indication Géographique Protégée.

La force de l’AOC
Même si ce n’est qu’en 1935 que naquirent l’appellation d’origine contrôlée et l’institution chargée de la réglementation et du contrôle, l’INAO (aujourd’hui connu sous le nom d’Institut National de l’Origine et de la Qualité), on sait, aussi loin que l’on remonte dans l’histoire, qu’un certain nombre de produits de natures très diverses (la porcelaine, le marbre mais aussi les produits alimentaires comme le sel ou les épices) ont acquis leurs lettres de noblesse dès lors qu’ils portaient un nom géographique. Mais c’est surtout dans le domaine viticole que cette référence s’est développée. La reconnaissance d’un lieu constituait, dès la plus haute Antiquité, une sorte de sceau de qualité. Deux traits caractérisent le droit des appellations. Il s’agit tout d’abord de la codification d’une expérience ancestrale qui, à travers les âges, a distingué les meilleurs terroirs, les encépagements les plus adaptés, les modes de culture et de vinification, lesquels ont amené sur le marché un produit de qualité original, spécifique et unique, liant le terroir au talent de l’homme. C’est aussi une véritable autogestion où tout l’édifice repose sur la volonté et la clairvoyance des professionnels.
Au chapitre de la protection des appellations, l’INAO et les interprofessions continuent de les défendre âprement. Il suffit de regarder le cas récent, au Chili, du champagne qu’un individu voulait s’approprier pour des produits cosmétiques. L’histoire se répète et finalement la Cour chilienne a donné raison aux champenois. Ouf ! Et c’est souvent la raison principale pour laquelle tant de vignobles français revendiquent leur propre appellation. L’exemple suivant en est une bonne illustration avec l’arrivée de l’AOC Languedoc, à laquelle on peut rattacher la dénomination de sept terroirs. Parmi ceux-ci, les vignerons des Terrasses du Larzac vont avoir le droit, même si au moment d’écrire ces lignes, le décret ministériel n’est pas signé, de commercialiser leurs vins sous leur propre AOP dès les vendanges 2014. Mais comme le dit un de ses vignerons, cela ne changera pas le goût du vin… Le problème : en France comme à l’export, les consommateurs devineront-ils qu’il s’agit d’un vin qui vient du Languedoc ?

Trop d’appellations ?
Nous sommes nombreux en effet à penser qu’il y a trop d’appellations aujourd’hui, en France comme en Italie. Cela ne date pas d’hier, et tout le monde en convient dans le milieu, l’appellation d’origine et l’INAO sont encore la cible de vives critiques. Le contexte international et bon nombre de vignobles du Nouveau Monde, où tout est encore permis, les vins de marque et les fortes contraintes sur les tenants de la tradition face à la concurrence, ont certes changé les règles du jeu. On aurait dû profiter des changements des cinq dernières années pour regrouper celles qui partagent des affinités, mais au pays du papy qui fait de la résistance, ce n’est pas évident ! En fin de compte, le consommateur est perdu, et c’est sans compter la pléthore de cuvées en lien avec les cépages, des parcelles, un anniversaire, ou en hommage aux enfants, au tonton, à la mamy, au petit pont d’à côté, j’en passe et des meilleures, proposées par le producteur.
De plus, des vignerons reprochent à l’INAO de niveler l’AOC par le bas, en favorisant une monoculture au détriment de la polyculture, et en facilitant l’accès de certaines terres à l’appellation. Cela pourrait s’appeler de la complaisance, et tout cela, bien-sûr, reste à prouver. Il semblerait, d’autre part, malgré la forte tendance bio, que l’utilisation de produits chimiques (pesticides et autres fongicides) soit en progression. Ce n’est pas acceptable ! Et on a le droit de se poser des questions sur la chaptalisation quand elle n’est pas nécessaire, sur l’utilisation irrationnelle et lamentable des copeaux de bois, les rendements élevés et la banalisation de plusieurs cépages. À ce sujet, des viticulteurs s’opposent aujourd’hui à l’interdiction pure et simple de nombre d’entre eux, et se retirent de l’appellation pour passer en IGP ou en Vin de Table, refusant de se faire dicter des stéréotypes.
Après la disparition en 2011 des VDQS (Vins Délimités de Qualité Supérieure), on a vu les appellations pousser comme des champignons, mais le méritaient-elles vraiment ? Prenons par exemple la Vallée de la Loire qui en compte maintenant plus de 70, toutes dénominations confondues, régionales, sous-régionales, communales, crus, etc. Il suffit de penser aux gros-plant, coteaux d’Ancenis, saint-pourçain et fiefs vendéens pour se poser certaines questions. Au sujet de ces derniers justement, l’AOC Fiefs Vendéens peut être suivie du nom de 5 dénominations communales. Mais le cahier des charges de cette récente appellation est un tel salmigondis en matière de pourcentage des cépages autorisés en fonction des cinq petits terroirs, qu’il est l’illustration, hélas, de l’adage qui dit : « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? »