Pour ou contre les notes attribuées aux vins ?

Par Jacques ORHON

Dans le journal La Presse du samedi 17 janvier, Jacques Benoît a soulevé un sujet fort intéressant sur la notation des vins. Il souligne que le débat est en cours parmi les membres de la presse vinicole québécoise et précise que celui-ci est loin d’être inutile, ce que je partage tout à fait avec lui. En fait, avec le temps, je me suis fait à l’idée que la notation des vins, et la forme numérique en particulier, est loin d’être idéale.

Personnellement, et cela n’engage que moi, ce système me semble quelque peu réducteur, l’aspect subjectif étant renforcé d’autant. Déjà que l’analyse d’un vin, même lorsque le dégustateur est en super forme et animé de la plus grande honnêteté, reste une démarche subjective puisqu’il s’agit d’un exercice physique pour lequel il est question de goût, de couleur, de saveurs, de réaction olfactive, tactile et gustative. On reconnaîtra dès lors que l’expérience, la connaissance et le souci de la précision seront des atouts pour les experts qui donnent leur opinion. Justement, en parlant d’opinion, Benoît exprime l’idée de Parker qui déclare : « qu’une note n’est rien d’autre qu’une opinion professionnelle à laquelle on applique un système numérique. » Tout d’abord, même si le système de ce personnage influent est d’une soi-disante et rare précision, comment peut-on exprimer une opinion valable en donnant 89 à un vin et 91 à un autre? Il ne faut rien exagérer! Le problème, toujours à mon humble avis, est que cette approche, aimée des anglo-saxons, a ses limites et ne fait qu’infantiliser l’amateur qui en oublie de faire sa propre opinion. L’expert lui a mâché le travail et il s’en remet à lui aveuglément pour effectuer ses achats. Il faut voir certains clients, dans les magasins des pays à dominante anglo-saxonne (et à la SAQ évidemment) faire leurs emplettes avec leur sacro-sainte liste sur laquelle, à côté des vins bien cotés, les moins bien notés auront peu de succès. À ce sujet, le journaliste de La Presse, pour défendre son principe des étoiles, et surtout pourquoi il note souvent bas, souligne à juste titre : « que les notes de 90 et plus sur 100, dont sont prodigues les dégustateurs des États-Unis, ont quelque chose à tout le moins d’incompréhensible. » Surtout que l’on s’entend pour dire que les très grandes cuvées sont malgré tout, peu nombreuses. Le problème réside dans le fait que l’on ne parle plus du vin, de ses qualités et de ses éventuels défauts, encore moins du plaisir qu’il procure. On dit : « tu te rends compte, ce vin a eu 93! » Passionnant! Encore une fois, on tombe dans le piège de la facilité qui réduit la personnalité d’un vin à une simple note, banale et parfois arbitraire, comme à l’école. Si je me fie à mon expérience pédagogique (enseignant à temps plein depuis 28 ans), je pense qu’une note sur 100 n’est pas toujours révélatrice de la progression – ou de la régression – d’un élève. Si les anglo-saxons semblent désemparés en l’absence d’une note toute prête, assumons ce côté latin qui laisse la place aux prérogatives de l’œnophile, à la découverte, au plaisir d’essayer et au droit à l’erreur, et à cette liberté chérie de savourer comme on l’entend.

Combien de vignerons et de producteurs m’ont dit que leur vin ne se résumait pas à une note! Cela dit, beaucoup d’entre eux ont été, et sont encore, assoiffés si l’on peut dire, d’une reconnaissance, même si celle-ci se limite à un score banal qui a l’avantage, il faut le reconnaître, d’aller, toujours plus vite dans ce monde formaté, donnant l’illusion d’aller droit au but, avec une efficacité commerciale, dont la plupart des agents et commerciaux, avouons le, raffolent, surtout quand la note est haute. En ce qui me concerne, je crois que notre travail consiste à rapporter le plus justement possible des faits et à guider ceux qui nous suivent. On peut le faire avec des mots bien choisis, tout en jouant de prudence. Personnellement, j’ai opté depuis longtemps pour le principe d’oublier les vins peu convaincants qui ne m’ont pas satisfait, pour réserver l’espace aux vins qui valent la peine d’être suggérés.

Quant à la notion du « meilleur », celle-ci m’apparaît tellement subjective aussi que lorsque je dresse une liste de vins, je privilégie un ordre de présentation alphabétique ou mieux encore une échelle de gradation de prix afin de laisser le lecteur ou l’auditeur arrêter son choix en fonction de ses propres critères : ses préférences personnelles, un mets, le contexte, ce qu’il veut dépenser, etc. Comme pour les membres de sa famille et le cercle de ses amis, il est rare habituellement que l’on se mette à dresser une liste numérotée, par ordre de préférence…

Pour en revenir aux systèmes de notation, chacun fait bien comme il l’entend, et loin de moi l’idée de critiquer par exemple le système des étoiles, celui-là même qui est utilisé pour les coups de cœur de notre magazine, surtout quand on le fait en fonction de la catégorie du vin. Les étoiles ont le mérite de donner une indication qui laisse une certaine latitude, puisque l’évaluation, de une à quatre étoiles, signifie habituellement de correct à excellent. Pourtant, Jean Aubry, fort de sa prose généralement bien tournée, a décidé dans son dernier guide d’abandonner les étoiles. Jacques Benoît, dans sa chronique du 22 décembre dernier, considère sa décision regrettable. Personnellement, je trouve cela plutôt rafraîchissant. Allez! Continuons le débat!