Pour l’amour du vin

Après plus de quarante deux ans dans les métiers du vin, je me passe souvent la réflexion que je suis privilégié. Privilégié d’abord d’avoir su faire d’une profession une passion, une ardeur enthousiaste que j’ai appris toutefois à canaliser pour que celle-ci ne devienne pas dévorante, en m’intéressant à une multitude de sujets, parfois connexes, tantôt à mille lieux du divin nectar. Heureux aussi d’avoir pu garder ma liberté de pensée et d’action depuis toutes ces années, mais surtout chanceux (fortunato en italien, ce qui veut tout dire…) d’avoir préserver une propension à l’empathie, faculté dont semblent être dépourvus, hélas, tant de gens, qu’on en vient à se demander s’ils connaissent ne serait que l’existence du mot. Chaque jour, j’apprécie cette prédisposition à la découverte, parfois à l’émerveillement, à tout le moins cette capacité d’apprécier la beauté des choses, de se laisser fasciner par la splendeur des lieux, et de s’imprégner de la différence et des différences avec les autres. Et tout cela, en continuant à apprendre, ce qui n’est pas le moindre des avantages.

En effet, comment rester de marbre devant des panoramas à couper le souffle, ou indifférent à des paysages bucoliques d’une vraie douceur qui invite à la simplicité et à la lenteur, avantage certain à cette époque où tout va trop vite et dans tous les sens ? Peut-on garder un cœur de pierre à la vue de cette fillette qui vit dans le dénuement le plus total (c’était en Argentine, dans la région de Cafayate) et qui te sourit malgré cette lueur de tristesse qui persiste dans le fond de ses yeux ? Comment rester insensible à ce jeune couple (c’était au Chili) qui pousse la chansonnette avec bébé en bandoulière pour aller s’acheter de quoi manger ? Quant on croise tous ces blasés de la vie, et dans mon milieu, de la bouteille et de la fourchette qui, entre nous le plus souvent, adoptent cette attitude pour mieux cacher un manque flagrant de culture, d’expérience et de recul, on se pose quand même des questions.

Alors, vais-je à mon tour protester et dénigrer parce que, pour l’amour du vin, je viens d’avoir l’honneur de vivre une expérience extraordinaire – épuisante, laborieuse et désagréable certes – mais extraordinaire. Invité loin d’ici à participer à un concours de dégustation en tant que juge – Oui, je vous entends déjà dire, mais de quoi il se plaint lui ? Non, je ne me plaindrais pas puisque tout s’est bien déroulé, arrivé à destination – mais le fait de passer par les États-Unis, chez nos voisins du sud, reste une formidable aventure humaine.

À peine arrivé au comptoir d’enregistrement, je suis ravi d’apprendre le retard important du premier avion qui devait m’amener à Miami. On me redirige vers New-York. Après les formalités de la douane américaine, je passe sur ce premier segment qui se passe plutôt bien grâce au sandwich de qualité préparé avant mon départ. Ouf, je m’en suis sauvé ! Vive les sandwichs maison! La moitié du personnel de bord de la compagnie aérienne américaine qui s’occupe de mon transport ont rayé de leur vocabulaire les mots gentillesse, patience et attention, mais qu’importe, la vue sur la Grosse Pomme au coucher du soleil est imprenable – Je suis sérieux, c’est magique ! – et l’autre moitié du personnel est adorable. Le long vol de nuit, dans un vieux Boeing dans lequel semble manquer quelques boulons, me ramène vingt ans en arrière côté confort, mais qu’importe, je suis assis et cela me rajeunit. Pour ce qui est des repas, je vais utiliser pour une rare fois le mot bouffe (utilisé à toutes les sauces), à l’aller comme au retour. C’est vraiment mauvais, bourré de gras et de sucres, sans saveur. On se sustente de mauvaise bouffe, textures molles à la clef. On a vraiment envie de se mettre aux carottes râpées pour le restant de ses jours. Le pire est qu’ils ont l’air de trouver cela normal. C’est vrai que nous sommes chanceux puisqu’on a quelque chose à se mettre sous la dent. Quand ils se regardent dans le miroir, rentrés à la maison, sont-ils aussi contents ?

Le voyage de retour – 24 heures au total – sera une expérience en soi. Avec la kyrielle de contrôles entre Rio et NY City, les douanes, l’ouverture et la fouille du bagage principal sans ma présence, les rayons-X, les formulaires à remplir, une file qui n’en finit pas, trois mini-interrogatoires pour le citoyen canadien que je suis, en transit uniquement, des visages aimables comme des portes de prison, je me demande ce qui attend celle qui vient s’y installer ou celui qui demande l’asile politique… C’est super parce qu’en plus on ne voit pas le temps passer, trop occupé à réussir chaque étape de ce marathon aérien. Et pendant le long vol de nuit – Merci Saint-Exupéry ! – je n’échappe pas au poulet en caoutchouc et au biscuit Oreo trempé dans le café appellation jus de chaussette en guise de petit déjeuner… Wouah ! Tout ça pour l’amour du vin ! Rien à redire, d’autant plus que l’avion ne s’est pas écrasé.

Et puis, comme ultime récompense à l’issue de ce fabuleux voyage, je suis comblé : on vient d’installer à Dorval (le 5 juin dernier) des petites machines pour faciliter l’arrivée des voyageurs. De vraies petites merveilles : tu y glisses ton passeport et insères le formulaire de dédouanement. Ce dernier ressort photocopié. Tu le donnes à un douanier qui te souhaite la bienvenue. C’est formidable ! Je suis vraiment privilégié. À coup sûr, le Frère André est passé par là ? J’y pense : Miracle à Dorval serait un bon titre de film tourné à Hollywood ! Non ?