Place aux vins non boisés !

Par Jacques ORHON

Le sujet n’est pas nouveau, mais l’éclairage est quelque peu différent. Depuis l’arrivée des vins californiens puis australiens, l’emploi du chêne pour l’élevage du vin a souvent été à l’ordre du jour. Il était courant, il y a vingt ans, de parler de vins maquillés, de cuvées indûment boisées, de jus de planche, et de dénoncer par le fait même les dérives reliées à une surutilisation de la barrique. Il s’agissait principalement d’une question de dosage, en termes de quantité et de durée.

Puis est arrivée l’époque, même si les abus n’ont pas cessé pour autant, où nous nous sommes interrogés, non plus sur la quantité, mais sur la qualité, l’origine des bois utilisés. Chêne français ou chêne américain? De quelle forêt viennent les arbres? Quelles chauffes ont été pratiquées sur les douelles? Qui est votre tonnelier? Quels sont vos fournisseurs? Quel est le pourcentage de vin qui est passé en barrique? Quel est l’âge des fûts? Certes, les questions se posent encore très souvent lors de nos visites dans les vignobles et pendant les dégustations auxquelles nous participons, et il faut bien admettre aujourd’hui que de nombreux producteurs dans plusieurs pays ont fait des progrès que l’on se doit de souligner, mais il me semble que le phénomène a quelque peu évolué.

À parcourir ici et là de nombreuses régions viticoles, je crois en effet que les choses ont commencé à changer et c’est tant mieux, car on a trop longtemps laissé croire qu’un vin, rouge en particulier, doit à tout prix passer du temps en barrique pour être bon. Les pays traditionnels, la France, l’Italie et l’Espagne notamment, y sont évidemment pour quelque chose dans cette situation, mais les anglo-saxons ont récupéré bien vite, et à mon avis sans trop de discernement, cette règle qui laissait croire qu’un passage dans le bois donnerait automatiquement aux vins des vertus insoupçonnées.

De plus, aussi ouvert que je suis aux vins du Nouveau Monde, je pense encore, et cela sans aucun chauvinisme évidemment, que c’est encore en France que l’on maîtrise plutôt bien l’élevage des vins, rouges et blancs. Mais une des conséquences regrettables, puisqu’il faut toujours gagner du temps et faire des vins soi-disant collés au goût des consommateurs, est cette pratique de l’immersion de planches ou de l’infusion de copeaux dans la cuve.

En d’autres mots, on en est rendu à faire parfois n’importe quoi, et le plus ironique dans tout cela est que, pendant que les Américains, les Australiens, les Néo-zélandais et les Sud-américains font des efforts pour travailler avec plus de mesure et de subtilité – on trouve de plus en plus de « unoaked » ou d’unwooded » issus de ces pays – certains producteurs Européens tombent dans le piège des copeaux afin de contrecarrer les effets d’une concurrence déloyale…

Il va sans dire que je suis le premier à aimer les tous vins qui ont été soumis à un élevage en fût intelligent et bien fait, total ou partiel, avec des barriques neuves ou des barriques usagées. Si le terroir et la personnalité du vin sont sublimés par cette coutume ancestrale, et dans les meilleures conditions, ô combien bénéfique, bravo! Mais il est clair que même la meilleure des barriques ne fera pas de miracle, si le vin concerné n’a pas les qualités de base pour y séjourner, ne serait-ce que quelques mois.

C’est ce que j’ai essayé d’expliquer bien humblement à quelques centaines de participants réunis lors d’un séminaire à Mendoza en février dernier. Membres du jury du concours « Wines of Argentina », pour lequel nous avons testé plus de 500 vins du pays, nous étions invités le dernier jour à présenter chacun notre tour, à la demande des organisateurs, un vin qui fonctionne bien sur nos marchés respectifs. Suite à une longue et laborieuse analyse, j’ai jeté mon dévolu sur un Costières de Nîmes, un assemblage de grenache et de syrah à prix très raisonnable, qui n’a pas connu le bois, et qui fait une certaine unanimité chez mes collègues et les consommateurs.

Après mes félicitations aux Argentins pour cette initiative de goûter et comprendre ce qui se fait ailleurs, je me suis permis, non sans humour, de reconnaître la franchise de certains d’entre eux qui avouent sans aucune gêne comment ils améliorent leurs produits à bas prix avec force copeaux. Le verre à la main – les responsables s’étaient procuré 48 bouteilles de chacun des crus choisis pour tout ce beau monde – ils ont pu constater qu’un vin qui n’a pas vu le bois ne signifie pas nécessairement quelque chose d’ordinaire, de très léger, gouleyant et sur le fruit, un vin de soif banal dépourvu de matière, de personnalité et de colonne vertébrale. J’ai essayé de leur dire que nous étions surtout à la recherche de vins vrais, expressifs, non dénués d’élégance et que nous n’étions pas friands de ces rouges puissants et richement boisés qui sont souvent trop lourds et dépourvus de finesse.

À en croire les réactions dans la salle, les commentaires reçus, verbalement et par courriel, j’ose croire que le message est passé. Histoire à suivre, mais curieusement, dans une boutique de Mendoza, quelques jours avant ma présentation, la vendeuse me vantait avec des mots justes les charmes et le succès des vins de la région, insistant tout particulièrement sur trois grandes cuvées qui sont passées directement de la cuve en inox à la bouteille…