Les bons vins sont le miroir de ceux qui les font !

J’ai gardé en mémoire une phrase de l’œnologue et poète Jacques Puisais qui disait combien la personnalité des vignerons, des œnologues, des producteurs en général, est intimement liée à l’image et à la qualité de leurs vins. Et c’est sans doute pour cela que j’attache de l’importance à l’incidence humaine sur ce que je bois. J’imagine que je ne suis pas le seul à trouver difficile d’aimer le vin d’une personne pour laquelle on a peu d’estime. Et puis, la vie est trop courte pour boire le jus de la treille, même bon – et il y en a – d’un imbécile ou d’un enragé. On fait tant de vins aujourd’hui; autant s’arrêter à ceux qui sont produits par les bonnes personnes. Cela dit, il faut rester totalement objectif et être capable de dire à quelqu’un que l’on apprécie – et même avec lequel on peut avoir développé des liens amicaux – que son vin n’est pas bon.

Voici donc quelques acteurs de notre monde viticole que j’ai rencontré au cours des dernières semaines, et qui m’ont inspiré cette réflexion.

Tout d’abord, je pense à Michel Chapoutier, dont on voit ces temps-ci la binette sur plusieurs magazines, et dont le credo est avant tout de mettre en avant les écosystèmes viticoles. C’était pendant une soirée parisienne en sa compagnie, au cours de laquelle il avait su avec brio nous parler de biodynamie, de sa passion pour la terre. Je m’attendais à tout et nous avons eu droit, au-delà de son côté sûr de lui et bouillant (derrière cet ouragan se cache un être sensible, dit son épouse Corinne), à une démonstration édifiante du lien entre sa personnalité, sa gestion des terroirs et le résultat dans le verre. Nous nous sommes régalés de vins magnifiques, minutieusement travaillés. Il a souvent dit qu’il avait pris en chemin la destinée d’une belle endormie, en parlant de la maison familiale. On connaît aujourd’hui les résultats éclatants de son entreprise. Et le livre qui vient de sortir à son sujet est sans contredit à son image.*

Fin mars, j’ai pris la route du vignoble de Washington que je découvrais pour la première fois sur le terrain. De cette randonnée fort plaisante et en bonne compagnie, j’ai en mémoire des paysages magnifiques entre Seattle et la vallée de Walla Walla. Vingt-cinq maisons plus tard, j’ai dégagé le portrait de cinq producteurs qui ressemblent à leurs vins, peu importent le cépage, la couleur, la façon de travailler. Dans le désordre, je vois Jean-François Pellet, de Pepper Bridge Winery, arrivé de sa Suisse natale, calme comme il se doit, rigoureux, et qui fait des vins d’une grande justesse, dotés de finesse et d’équilibre. Je pense à Shannon Jones et son épouse, le petit couple charmant de chez Hestia, qui nous a reçus “à la Beaujolaise” avec biscuits et saucisson, dans leur petite cave, et sans façon. Leurs vins : nets, savoureux et d’une bonne fraîcheur!

Une expérience rafraîchissante dans l’environnement un peu tape à l’œil du vin américain. On se serait cru en France avec Christophe Hedges, gentleman en son château sur la Red Mountain, aux allures d’aristocrate français, et pour cause puisque sa maman est originaire de Champagne. Les vins semblent l’être tout autant jusqu’aux noms indiqués sur l’étiquette, comme cette cuvée Marcel Dupont, Les Gosses…

Enfin, je ne peux oublier nos deux agitateurs installés à Walla Walla. Tout d’abord, Christophe Baron, qui joue au rebelle, et pour cause, il tire d’un sol rebelle des vins étonnants, riches et profonds. Le sol est caillouteux (il ressemble à celui de Châteauneuf du Pape) et son vignoble s’appelle Cayuse Vineyards. Et que dire de Charles Smith, tignasse de rocker des années 1970, qui veut renverser toutes les idées reçues et qui n’en n’est pas moins un homme d’affaires avisé. Avec sa chemise à carreaux et ses airs de franc-tireur, il nous propose des vins aux noms accrocheurs : Kung Fu Girl, Old bones, et El Jefe, généreux, vifs et sympathiques, dans la mesure où l’on n’est pas dupe de son petit jeu. Ses vins sont bons, des rentre-dedans qui ne font pas dans la dentelle, tout comme lui, mais auxquels on a envie de s’attacher parce qu’on sait que l’on va s’amuser, dans le propos et dans le verre…

Puis, pendant le concours du meilleur sommelier du monde au Chili, j’ai revu en leurs magnifiques domaines, Eduardo Chadwick, le maestro d’Errazuriz, et Alexandra Marnier-Lapostolle, la grande dame de Casa Lapostolle, et l’héritière de Grand-Marnier. Lui est Chilien et elle est Française, mais ils ont en commun cette élégance, cette gentillesse, cette éducation, tout simplement, qui façonne les belles personnes, toujours affables, faciles d’accès et d’une extrême politesse. En idéalisant un peu, on pense qu’ils ne peuvent produire que de bons vins!!!

À Montréal dernièrement, Philippe Guigal m’a épaté par sa clairvoyance, son sens de l’humour, sa simplicité et sa vision très juste du milieu vitivinicole. Réaliste et les pieds sur terre comme son papa le lui a appris, il parle avec une grande acuité des terroirs comme de la business. Et avec des airs de ne pas y toucher, il sait très bien, le bougre, que sa maison est synonyme de qualité incontournable, et que celle-ci doit se trouver sans équivoque dans la Mouline comme dans le simple Côtes du Rhône.

Enfin, deux semaines plus tard, j’avais le plaisir de revoir une des grandes femmes du vin espagnol. Elle n’a pas changé, toujours aussi charmante, fidèle à sa philosophie qu’elle avait su partager lors de ma visite à Logroño. Ses vins, d’une grande régularité, sont à son image, agréables et sans esbroufe, et toujours accessibles. Puisqu’elle exporte dans 120 pays, elle sait qu’elle doit être à l’écoute des consommateurs, tout en défendant bec et ongle la spécificité du tempranillo, en assemblage, ou faisant cavalier seul comme dans son excellent MC 2006, dégusté à l’occasion, et doté de tanins satinés. Un vin d’une grande élégance et d’une classe certaine, comme Cristina…

C’est bien, quand on y pense, d’imaginer que les meilleurs vins de la planète sont le miroir de ceux qui les font.

*Michel Chapoutier – Les créateurs du vin, Éditions Minerva.