Le vin des stars (deuxième partie)

Les humeurs de Jacques ORHON

Après avoir passé mes premières humeurs sur les cuvées du sieur Depardieu, voici d’autres considérations sur ces vins qui intriguent : les vins des stars. Commençons avec ceux de Francis Cabrel, un autre artiste que j’apprécie et « pratique » depuis longtemps. Tout d’abord, disons que sur la plupart des cuvées présentées dernièrement au Québec, le chanteur associé apporte surtout sa caution à des vins judicieusement présentés sous le vocable Vins de l’Échanson. En fait, ils sont élaborés par Matthieu Cosse, un ancien joueur de rugby et vigneron installé dans la région de Cahors. On laisse là la démesure et l’on respire.

Je ne les ai pas tous goûtés, mais le cahors 2003 m’a agréablement surpris, au nez principalement. Beaucoup d’expression et de la séduction malgré quelques notes végétales, mais aussi du fruit très mûr. À l’anonyme, j’ai erré, pensant à la syrah, alors qu’un de mes collègues y a décelé du zinfandel. Par contre, la typicité de cette appellation se manifestait en bouche avec ce côté anguleux que le malbec (90% dans ce cas) apporte parfois. À cause de cela, une de mes amies, bonne dégustatrice et toujours sans connaître le nom du vin, l’a trouvé trop cher (15$ pensait-elle au lieu des 19,80$ demandés avant la baisse des prix).

Fort agréable surprise avec le Vin de Pays des Côtes de Thongue 2004, Édition Spéciale. Il s’agit là d’un blanc original issu d’un assemblage de muscat à petits grains, de grenache blanc et de bourboulenc cultivés au cœur du Languedoc, entre Béziers et Pézenas. Aromatique, fruitée à souhait, cette cuvée a de la matière et même un certain moelleux, même si elle est vinifiée en sec et sans aucune influence de la barrique. Le prix, maintenant baissé à 17,85$, est raisonnable.

Quant au Domaine du Boiron (24,65$), cette propriété viticole est en fait la seule appartenant en propre à l’artiste. Merlot, cabernet sauvignon et tannat (plus connu à Madiran) s’unissent dans ce Vin de Pays de l’Agenais pour donner un rouge d’une robe profonde, aux arômes fruités indéniables et aux tanins serrés et bien mûrs. C’est très bon, mais en le dégustant de façon anonyme, trois panélistes sur quatre lui ont attribué un prix bien inférieur à celui demandé lors de son arrivée sur les tablettes (27,30$).

Je ne m’attarderai pas sur les vins des Abruzzes du pilote de Formule 1, Jarno Trulli. Ils sont passés si vite, c’est assez logique, que je n’ai pu les déguster… Quant à celui de Parizeau, ce Collioure, élaboré par la coopérative de l’endroit et pour lequel le politicien a apposé sa signature, semble avoir été produit pour les humoristes et autres caricaturistes qui aiment mettre en évidence le penchant naturel du coloré personnage pour la dive bouteille. Toujours raisonnable quant au rapport qualité prix, le Corbières Château Bel-Évêque, de Pierre Richard « le Grand Blond », ne fait pas dans l’esbroufe. C’est justement le panneau dans lequel certains tombent et que le sympathique comédien a su éviter. Je n’ai rien contre le fait que des artistes mettent en bouteilles leur passion du vin, mais quand on sent derrière tout ça le piège médiatique, il y a lieu de se poser des questions.

Un peu dans la même veine, on vient d’apprendre que Johnny, l’ancienne idole des jeunes, et néanmoins bête de scène toujours très aimée en France, va lui aussi faire bénéficier un vin de son immense popularité. En effet, le chanteur a accepté de prêter son nom à un Coteaux du Languedoc du Domaine Saint-Martin-de-Graves, dans le département de l’Hérault. Quelques 50 000 bouteilles portant la mention «vin découvert par Johnny Hallyday», seront commercialisées ce printemps dans les grandes surfaces du pays.

Quand on sait le pouvoir de l’étiquette sur la dégustation, on devine qu’il faut être encore plus vigilant. Dernièrement, la Faculté d’œnologie de Bordeaux a demandé à 57 étudiants leur avis sur un même vin, rouge et non boisé. La première fois, le flacon arborait fièrement l’étiquette d’un grand cru classé. Résultat : moyenne de 13,2/20 avec en prime des commentaires positifs sur les notes boisées du vin. Éloquent!

Puis, le même vin a été proposé, quinze jours plus tard, mais provenant d’un flacon avec la simple mention vin de table. Résultat : moyenne de 8/20 et des commentaires largement négatifs. Alors, lisez bien les étiquettes et ne vous laissez pas impressionner! Il nous arrive assez souvent entre collègues et avec des amis d’analyser des vins sans en connaître au départ ni leur nom ni leur provenance, et c’est à chaque fois une belle leçon d’humilité.

C’est sans doute pour toutes ces raisons que j’ai écrit dans l’une de mes chansons consacrées au vin : « Boire une belle étiquette à la place de son contenu, c’est pas mieux qu’une piquette versée dans une bouche ingénue. »