Le sujet de l’heure : la reconnaissance des vins québécois

Par Jacques ORHON

Début octobre, le quotidien La Presse profitait des vendanges 2007 pour nous offrir un reportage sur la situation du vignoble québécois sous le titre Une cuvée prometteuse, avec pour bémol le problème criant de la reconnaissance des vins d’ici chez les consommateurs. Hélas, une fois de plus, on a éludé le problème sans en donner ni expliquer les véritables causes. Commençons par l’argument qui est de taille, et ce qui est curieux, dont personne ne parle ni ne semble se soucier : les origines et la qualité intrinsèques de la matière première, c’est-à-dire des raisins utilisés.

En effet, nous savons depuis longtemps que le climat québécois n’autorise pas la culture de l’espèce vitis vinifera, dont font partie par exemple les cépages syrah, cabernet, riesling, merlot, et une multitude d’autres variétés à la base des meilleurs crus de la planète. La vérité est que, à de rares exceptions près, seuls les hybrides s’acclimatent à nos hivers rigoureux. Comme le dit l’expression « les chiens, ça ne fait pas des chats…», un cépage hybride fait ce qu’il peut et ne donne pas en général de grands résultats, en ce qui concerne la finesse et la qualité.

Ce que l’on ne dit pas non plus, c’est qu’il n’est pas garanti de faire à tous les coups du bon vin avec d’excellentes variétés dans un environnement privilégié, que l’on soit dans le Bordelais, en Alsace, en Toscane ou en Californie. On ne le répétera jamais assez, mais faire du bon vin est beaucoup plus complexe que ce que les croyances et les mythes les plus éculés entretiennent encore dans l’imaginaire des œnophiles. Les paramètres sont multiples et le climat en est un parmi d’autres.

Saviez-vous, et je le tiens d’un des plus grands spécialistes de la géologie viticole dans le monde, qu’environ 20% de la surface cultivée en France, en Italie et en Espagne est impropre à la production de vins de qualité ? Il est donc fort curieux et regrettable que nulle part dans ce reportage, on ne cite ces hybrides qui ont pour nom seyval ou cayuga (en blanc), maréchal foch ou chancellor (en rouge), pour expliquer la réalité du vignoble d’ici. En passant, si l’on butte (couvrir les pieds de terre) au début de l’hiver, ce n’est pas pour les protéger de la neige, comme le rapporte la journaliste, mais bien pour se servir de la neige, et de la terre, pour les protéger du gel.

Et en ce qui concerne le réchauffement climatique, faudrait tout de même rester les pieds sur terre et ne pas avoir la naïveté de croire que nous allons très bientôt faire comme en Bourgogne ou dans le Languedoc. On oublie trop souvent que c’est toujours la nature qui a le dernier mot. Certes, quelques régions comme l’Estrie et les Cantons de l’Est profitent de conditions plus favorables qu’ailleurs dans la province, et je souligne ici la constance, le sérieux et le réalisme de plusieurs producteurs (je pense, entre autres, aux domaines de L’Orpailleur, du Marathonien, des Pervenches, des Brome ou à la Chapelle Ste-Agnès) qui réussissent malgré tout à extirper de cette terre ingrate des vins blancs agréables, mais ce n’est pas en dépensant n’importe où des petites fortunes pour faire honneur à Bacchus, que l’homme peut obtenir automatiquement ce qu’il veut. Encore faut-il que les écosystèmes viticoles soient au rendez-vous.

On parle dans cet article d’un peu de tout, sans avoir fouillé le sujet. Vouloir comparer la qualité des fromages et des cidres d’ici avec celle des vins relève d’une totale incompréhension et d’une grande confusion. Si le Québec, en effet, est un pays à fromages et à cidres, souvent délicieux, c’est justement grâce son écosystème.

Comment réagirions-nous si nous apprenions que les marocains plantaient des érables à sucre pour produire du sirop d’érable? À chaque pays, à chaque région correspond un environnement qui lui est propre. Et en matière vitivinicole, celui du Québec pour l’instant est favorable au vin de glace, savoureux, original, et possédant une forte personnalité surtout lorsqu’il est issu du cépage vidal, un hybride à la peau épaisse, cette fois-ci parfaitement adapté, issu d’un croisement d’ugni blanc avec le 4986 seibel, appelé joliment rayon d’or. Mais seulement voilà, ça coûte cher à produire.

Ce qui m’amène à la deuxième cause du déficit de reconnaissance des vins québécois chez les consommateurs : le prix. Oui, le coût de production d’un vin québécois est élevé pour plusieurs raisons, trop longues à expliquer ici, et le système légal imposé par la Régie des Alcools (RACJQ), notamment avec le calcul des taxes, rend difficilement compétitifs les vins élaborés en sol québécois si on les compare avec les vins importés.

En passant, si la SAQ fait ce qu’elle peut – ou ne peut pas, ce n’est pas l’objet de mon propos – la comparaison avec le LCBO (en Ontario) est encore boiteuse puisque les vins de Niagara sont à toutes fins utiles différents (pour ne pas dire meilleurs, notamment pour les rouges), puisqu’ils sont issus, comme partout dans le monde, de l’espèce vitis vinifera (chardonnay, gamay, cabernet franc, pinot noir, etc.). Encore une fois, chapeau bas aux producteurs les plus consciencieux, mais s’il vous plaît, parlez nous des vrais choses !