Le sauvignon et ses caricatures

C’était dans le début des années 2000 et j’avais bien remarqué que le cépage sauvignon se donnait de plus en plus des airs quelque peu saugrenus. Rien de majeur toutefois mais on voyait apparaître ici et là des vins plus expressifs que d’habitude, pour ne pas dire explosifs au nez. Nous nous étions accoutumés aux sympathiques effluves de « pipi de chat » de certaines cuvées de la Loire, côtoyant sans malice les meilleurs crus de Sancerre et de Pouilly-Fumé. On parlait de plus en plus de fruits exotiques et autres salsas, ce qui commençait sérieusement à m’ennuyer et à hérisser mes cils olfactifs.

C’est par un beau jour du mois d’avril 2007 que j’ai vécu sur le terrain le pic de cette affligeante réalité. À peine débarqué de l’avion, à Blenheim, en Nouvelle-Zélande, où sont installées de nombreuses maisons de Marlborough, je me suis rendu à une dégustation, organisée par l’association des producteurs de l’endroit. Plus de 50 échantillons m’ont été présentés de façon anonyme, dont 24 de sauvignon, ce qui n’était pas pour me déplaire. Devant l’ampleur de la tâche, j’ai décidé de procéder par une « lecture » aromatique de chacun des vins, et pour être efficace, j’ai catégorisé ceux qui rappelaient les asperges vertes, ceux, beaucoup trop verts, qui faisaient dans la feuille de tomate, et enfin, les meilleurs à mon avis, les vins plus typés par les arômes et les saveurs d’agrumes et de fruits confits. L’exercice fut éloquent puisque j’ai obtenu un tiers pour chacune de mes catégories. J’en ai donc retenu huit qui m’ont totalement satisfait, puis à la dégustation, j’en ai « repêché » trois qui se rattrapaient en bouche. Aujourd’hui, la situation ne s’est pas vraiment arrangée. Pire, je rencontre des amateurs, parfois des débutants, pour qui ce type de vin devient la référence en matière de sauvignon.

Est-ce l’effet terroir, notamment dans la région de Marlborough? N’est-on pas tout simplement en train de tomber dans l’excès aromatique et l’exubérance, pour ne pas dire dans la caricature? Que ce cépage nous propose des parfums évidents de groseille et de citron vert, parfois épicés et nuancés de saveurs tropicales, pourquoi pas, mais comme certains vinificateurs l’ont compris, un peu de retenue serait tout à fait souhaitable. Je crois surtout que l’on cède à la facilité en proposant, par levures aromatiques interposées, des vins faciles à reconnaître, qui embaument les narines les plus complaisantes et surtout les moins aiguisées, sans avoir à trop se casser la tête.

Le consommateur en a plein le nez, surtout l’impression d’en avoir pour son argent. Je n’ai rien contre le vignoble néo-zélandais, bien au contraire, c’est un de mes pays chouchous, pour ses paysages et ses habitants, et où l’on se régale de pinots noirs de plus en plus affûtés, de chardonnay, boisé ou non boisé, de mieux en mieux maîtrisé. Du côté du sauvignon, disons que c’est moins homogène. Cela dit, le cépage est en expansion, et plusieurs maisons font des demandes pour en planter plus. Enfin, un vaste programme de recherche sur ses arômes, lancé par des chercheurs de l’Université d’Auckland, ont débouché sur des recommandations pour la conduite du vignoble, les nouvelles souches de levures, etc. Mais le terroir dans tout ça ? Vaste sujet !

Terroir ou pas, les vins de cette variété, souvent comparés aux crus de la vallée de la Loire, offrent du fruit, de la fraîcheur et de l’élégance. Pourtant, à cause de raisins récoltés hâtivement, de jus dilués suite à des rendements élevés, et de mauvais choix dans la vinification, les notes végétales et herbacées sont souvent trop évidentes. Et c’est ce qui arrive dans d’autres pays, comme en Amérique du Sud où j’aime toujours retourner.

Pas plus tard qu’en novembre dernier, à l’occasion du Concours Mondial de Bruxelles au Chili, je me suis retrouvé dans un domaine de la vallée de Casablanca pour assister à un séminaire sur le sauvignon. Et pan sur le bouchon, l’histoire s’est, une fois de plus, répétée. Sur 10 échantillons venus d’autant de maisons différentes, 3 tiraient leur épingle du jeu avec des vins secs et agréables, dotés d’une bonne matière fruitée, d’arômes expressifs certes, mais pas envahissants, d’une bonne fraîcheur en bouche, et d’une aptitude à accompagner en beauté les mets qui nous ont été servis par la suite. Pour les autres, c’est à dire 70% de l’échantillonnage, c’était n’importe quoi. Ça allait dans tous les sens, dans un festival d’asperges vertes, de feuilles de tomate, et de marmelade de fruits de la passion, de goyaves, d’ananas et de mangues. N’en jetez plus, la coupe est pleine… Pire encore, des producteurs français, ne sachant plus à quels saints se vouer, tombent dans le piège en tentant d’imiter ce qui se fait mal ailleurs. Quand la technologie prend le pas sur les terroirs et les bonnes traditions, c’est souvent regrettable.

Valparaiso

Depuis ma tendre enfance, comme une chansonnette qui résonnait dans ma tête, j’ai toujours rêvé de Valparaiso. Pour y être allé à quelques reprises, mais la plupart du temps en coup de vent, j’ai eu le plaisir cette fois-ci d’y séjourner une semaine, à l’occasion de ce concours important de dégustation. En effet, depuis l’an 2000, les organisateurs du Concours Mondial de Bruxelles mettent leur notoriété et leur savoir faire au service de compétitions nationales, mises sur pied en étroite collaboration avec des partenaires locaux qui apportent leur connaissance du marché. C’est ainsi qu’est né le CMB Chile. Nous étions 18 experts et journalistes internationaux sur les hauteurs de la ville, face au Pacifique, à déguster chaque matin les vins et spiritueux du Chili et de ses voisins andins (Pérou, Equateur, Venezuela, Colombie et Bolivie) en compétition. Une expérience unique pour se tenir à jour, et profiter des temps libres afin de pratiquer son cardio en remontant les nombreuses ruelles pentues et colorées à gogo des collines qui surplombent la ville.