Le sacro-saint millésime…

Lors de mon dernier saut en Europe, j’ai été étonné – c’est une façon de parler car il faut s’étonner de rien avec tout ce qui se dit et s’écrit, de nos jours, sur le vin – de voir sur les tablettes d’une grande librairie parisienne, un livre, plutôt un guide, assez conséquent consacré uniquement au millésime 2007, et passant en revue château par château les 570 plus importants vins de Bordeaux*. Disons que je souscris à l’idée de base de l’auteur qui précise, en guise de préambule, que les différents classements des vins du Bordelais lui apparaissent obsolètes et ne reflètent pas la réalité d’aujourd’hui. En plus, la démarche semble sérieuse puisque chaque vin a été dégusté à l’anonyme (sans en connaître le nom) et à trois moments différents par un jury de connaisseurs. Enfin, ce guide a le mérite de mettre quelques pendules à l’heure, exposant dans la lumière ceux dont on parle peu, et dans l’ombre certains dont on parle trop, réputation oblige.
Mais quand même, aussi sérieusement que l’exercice put être mené, et même si justement il démontre qu’à climatologie égale, un petit château peut presque se comparer à un château célèbre, n’est ce pas un peu exagéré de consacrer un guide complet, en fonction d’un seul millésime, sur des vins issus de vignes qui ont poussé – si l’on contemple une mappemonde – au même endroit. Je suis bien au fait qu’il peut y avoir des variations entre les vins du Médoc, par exemple, et ceux de Saint-Émilion, et qu’une bonne année à Saint-Estèphe ne signifie pas pour autant que les crus de Sauternes et de Barsac seront une grande réussite. Mais n’est-on pas en train de fendre les cheveux en quatre – je m’en voudrais dans ces pages d’avoir à utiliser des expressions vulgaires ou des métaphores scabreuses pour étayer mon point de vue – avec ce genre d’exercice?
Nous savons que la mention du millésime peut être une notion importante puisque dans le cas de certaines régions, la qualité du vin varie éventuellement d’une année à l’autre. Ceux qui achètent des vins dispendieux pour les conserver quelques années doivent donc se montrer vigilants, et ce genre de livre assez pointu s’adresse à eux principalement.
Mais il ne faut pas, et je m’adresse à tous ceux qui veulent faire simple, se laisser obnubiler par le chiffre magique, sésame indispensable, si l’on en croît plusieurs, à toute dégustation inoubliable, d’autant plus qu’il existe bien des vins de par le monde sur lesquels l’effet millésime n’est pas aussi prononcé, comme par exemple en Champagne avec le Brut non millésimé dont le style est reproduit chaque année pour ainsi dire à l’identique. D’autre part, un bon producteur essaie de tirer le meilleur de son vignoble, peu importe les conditions climatiques, pour produire bon an mal an des vins d’une qualité comparable. Tout au plus, les années difficiles donneront des vins moins concentrés (en couleur, en arômes et en structure), ce qui aura le double avantage de faire baisser leurs prix et de les rendre consommables plus tôt. Ne dit-on pas que c’est dans les petites années que l’on reconnaît les grands vinificateurs ? Combien de fois d’ailleurs avons nous été étonnés par la qualité et l’évolution positive dix ans plus tard d’un vin d’un millésime décrié qui avait tout simplement été vinifié dans les règles de l’art.
Bon, admettons que le temps qui passe permet aux humbles chroniqueurs que nous sommes, de travailler et de nous exprimer, par chroniques et guides interposés. Imaginez le vocabulaire que nous nous devons de posséder si l’on ne veut pas se répéter… Pas facile ! Je n’ose le croire, mais il existe des gens qui imaginent que de décortiquer les millésimes à chaque année fait vendre… en répétant grosso-modo ce qui s’est écrit l’année précédente… Méditons !

Le cas du 2013
Nous étions à peine en novembre que des oiseaux de malheur donnaient déjà de mauvaises notes au 2013 en France. Avant d’être alarmiste, il ne faudrait pas confondre qualité et quantité. Il est vrai qu’avec une année un peu tardive, des problèmes climatiques en fin de printemps (orages de grêle en Côte d’Or, à Vouvray et dans l’Entre-deux-Mers), et en corollaire dans certains endroits la coulure (fleurs non fécondées avec les cépages grenache, merlot, chardonnay et ugni blanc notamment), le millerandage (baies de tailles hétérogène ; avec entre autres le gamay) et le filage (grappes avortées) ont réduit sensiblement la quantité, parfois il est vrai la qualité, des récoltes. On peut penser aussi aux grêles d’été en Champagne et en Aquitaine. Mais est-ce bien raisonnable d’émettre une opinion sur les vendanges quand celles-ci ne sont pas encore terminées ? Critiqués sans doute hâtivement, les indices de maturité en ont surpris agréablement plus d’un, comme dans le Languedoc-Roussillon. Certes, il se dit que cette région fait figure d’exception dans le vignoble hexagonal : «320 journées ensoleillées, 220 jours de vents, pas de stress hydrique. Grâce à leur maîtrise technique accumulée depuis 30 ans, la plupart des vignerons ont su attendre patiemment la maturité des raisins.» précise Jérôme VILLARET, directeur de l’Interprofession. Et l’œnologue Jean NATOLI d’ajouter : «dans le Sud de la France, ce millésime va produire des vins très expressifs, avec beaucoup d’éclat aromatique, de fraîcheur et de vivacité en blanc, rosé et rouge. C’est un millésime excitant…»**
On sait maintenant ce que nous achèterons en 2015, mais il ne faudra pas négliger les autres, ceux qui ont souffert et qui auront encore du vin à vendre.

* Le Grand Classement des Vins de Bordeaux, Millésime 2007, Rémy Poussart (l’édition consacrée au millésime 2008 serait sortie en 2012).

** Source : E-LETTRE Vitisphère N°606.