Le prix des vins au Québec : comparons ce qui est comparable! (première partie)

Par Jacques ORHON

Après tout ce qu’on a lu et entendu, et que l’on entend encore sur le prix des vins au Québec (avec autant d’indignation dans la voix que d’exaspération), il est temps de mettre les pendules à l’heure, quitte à passer pour un extra-terrestre.

Tout d’abord, soyons honnêtes et admettons qu’il est normal qu’un vin importé coûte plus cher ici que dans son pays d’origine. Celui ou celle qui réfute cet argument n’est pas objectif, d’autant plus que cette même personne accepte d’emblée qu’un rhum martiniquais coûte moins cher en Martinique, et que l’on fait soi-disant de bonnes affaires lorsque l’on achète des havanes à Cuba ou des lapis-lazuli au Chili. Connaissez-vous le prix d’un camembert normand à Tokyo ? Hors de prix ! Vous cherchez du bon sirop d’érable beauceron à Zagreb ? N’y pensez pas ! Le vin de glace d’Inniskillin à Paris ? 100% plus cher !

S’il veut vivre heureux et non frustré, l’œnophile Québécois doit admettre que son vin importé coûte plus cher à cause de la distance, du transport, des analyses, des taxes, incontournables, et fatalement des intermédiaires éventuels qui interviennent entre l’importation et la distribution. L’autre solution : émigrer en France, en Espagne ou en Italie et s’installer près d’une cave coopérative où il ira remplir chaque semaine son cubitainer à 2 dollars le litre de vin bien ordinaire. Il est clair que je ne suis pas en train de défendre les politiques de vente de notre monopole. Je ne fais que constater, et comparer des choux de Bruxelles avec… des choux de Bruxelles, et non avec des choux-fleurs, comme le font trop de gens, en faisant une lecture simpliste des choses. Il est vrai que vous allez vous procurer dans n’importe quel supermarché français du muscadet, du bordeaux ou du cahors bien moins cher qu’ici.

Mais, sans parler des différences d’une boutique à une autre (j’ai déjà vu 30% d’écart à 800 mètres, ce qui est impossible ici) avez-vous comparé avec le même produit, la même maison, la même cuvée, le même millésime, la même étiquette ? Je n’en suis pas sûr, et c’est là le grand problème puisque dans ce cas, le jugement est souvent biaisé. Hormis les grands vins de Bordeaux que certaines grandes surfaces proposent parfois à des prix attrayants, c’est plus souvent la disette en ce qui concerne la qualité, et la consternation sur le plan de la présentation.

Petite enquête sur le terrain

Mes occupations professionnelles m’amenant régulièrement à constater tout cela sur le terrain, je vous livre ici une partie du fruit de mon enquête, réalisée à Paris et en province. Oublions les restaurants où les vins atteignent des prix vertigineux, au grand dam des vignerons écœurés de trouver leurs propres crus à des prix indécents (à 4, 5, 6 et 7 fois le prix d’achat) alors qu’ici les restaurateurs multiplient généralement par 2, plus taxes et service.

Voici donc quelques exemples (voir d’autres cas dans le prochain numéro de Vins & Vignobles), dénichés dans des magasins bien tenus, ce qui est loin d’être le cas partout, que ce soit en France, en Italie ou en Espagne : Champagne Dom Ruinart 1993: 157$ à Paris et 177$ à la SAQ (+13%); Cognac Rémy Martin XO : 210$ à Paris et 190$ à la SAQ (+11% en France). Vous allez me dire qu’il s’agit là de produits de luxe. C’est vrai mais ce n’est pas une raison. J’ai aussi exploré du côté des vins à prix abordables : Mouton Cadet rouge 2002 à 16,50$ chez Nicolas, une chaîne d’épiceries spécialisées dans les vins, et 15,45$ à la SAQ (+7% à Paris); le Côtes de Bourg Clos du Notaire 2002: 13$ en France et 15,75 au Québec (+20%). J’ai vu aussi le Château Bouscassé 2002 (Madiran) à 28,25$ à Paris et 22,20$ au Québec, avec en prime ici le millésime 2000. Il est vrai qu’en général, les vins français de bas et moyen de gamme coûtent entre 20 et 50% moins cher en France, ce qui est somme toute assez normal, mais pas 100% comme on l’affirme souvent.

De plus, j’ai failli avoir une syncope quand j’ai vu les prix des vins étrangers au magasin Lavinia, une grande boutique spécialisée qui a pignon sur rue à Paris. Le choix, la diversité et la qualité des produits sont remarquables, mais les prix atteignent des sommets à décourager les plus riches œnophiles. Du bas de l’échelle au haut de gamme, de nombreuses cuvées sont plus chères qu’à la SAQ. Et on dira que les Français ne s’intéressent pas aux vins étrangers. Je comprends mieux maintenant leur hésitation. Regardez un peu: Le San Vincenzo de Anselmi : 20$ chez Lavinia et 16,05 à la SAQ (+ 24% à Paris); La Segreta de Planeta 2004: 19,75$ à Paris et 16,80 à la SAQ (+18% à Paris); le néo-zélandais cabernet sauvignon-merlot 2003 Te Mata: 27$ chez Lavinia et 25,45$ à la SAQ. Et je ne vous parle pas des superbes cuvées de Gaja et autres consorts… Ahurissant! Et consolant en même temps.