Le grand paradoxe

Avec le temps et l’expérience, j’ai appris que la vie est pleine de petits et grands paradoxes, et que notre monde du vin est loin d’échapper à cette réalité. Quand on voit ce qui se passe ici, où il y a à peine quatre décennies, le vin se résumait au Liebfraumilch et au Royal de Neuville, ce n’est plus, à l’égard du noble nectar, de l’amour, mais de la rage, façon de parler!
Entre les salons qui se multiplient et se télescopent, le nombre impressionnant de producteurs qui viennent nous présenter des dizaines, pour ne pas dire des centaines de vins, on ne sait plus où donner de la langue. Dire qu’on a entendu parler, ces derniers temps, de prohibition! Faut quand même pas charrier. C’est vrai que la SAQ constitue, par sa nature monopolistique, un sacré paradoxe puisque son actionnaire principal, le ministre des Finances du Québec, attend d’elle chaque année d’énormes bénéfices réalisés sur cet alcool dont les méfaits sur la santé des citoyens doivent être contrés par son propre gouvernement.
C’est vrai aussi que les vins modestes, plusieurs coutant plus chers que bien des grands, toutes proportions gardées évidemment, pourraient être plus nombreux et surtout plus abordables. Mais personne ne peut critiquer, à l’heure actuelle, le choix et la diversité, disponibles sur le marché, touts produits confondus.
Et avec le formidable intérêt des Québécois pour la divine boisson, on assiste fatalement à toutes ces dérives dont j’ai déjà parlé et que la mode a engendrées : les formations en sommellerie qui se multiplient à l’infini alors que les emplois stagnent, les associations professionnelles qui se divisent au lieu de rester soudées, les agences qui poussent comme des champignons, ceux qui se disent importateurs alors qu’ils ne font que de la représentation, certains blogues qui confinent à la blague, le vin servi à toutes les sauces au petit écran, parfois sans discernement, les dégustations qui peinent à faire venir quatre ou cinq chroniqueurs, deux pelés et trois tondus comme on disait autrefois…. On en est là! Quelquefois dans toutes les directions et de plus en plus dans la dilution, au grand désespoir de ceux qui veulent se faire une place au soleil.
Cela dit, pour ce qui me concerne, loin de moi l’idée de me plaindre! Au contraire, je pense que nous sommes privilégiés d’avoir accès à tant d’opportunités, de rencontres, de découvertes, de nouveautés. Il suffit de choisir… et de se comparer pour apprécier sa chance.

L’art de couper la branche sur laquelle ils sont assis
Pendant ce temps, dans le beau pays qui m’a vu naître, le paradoxe français, ou «french paradox» pour nos amis anglo-saxons – qui démontrait qu’une bonne consommation de vins était bénéfique pour la santé – n’est plus celui que l’on croît. Aujourd’hui en France, où le choix se limite pour ainsi dire à la production nationale – tout comme en Espagne ou en Italie –, dans ce coin du monde où la filière viticole occupe la deuxième position comme contributeur à la balance commerciale, devant le luxe et après l’aéronautique, le grand paradoxe réside maintenant dans le fait que les autorités gouvernementales font tout pour saper leur propre industrie viticole, et cela au nom de la morale et de la santé des Français.
Nous connaissons tous, en tant que professionnels, la Loi Évin (relative à la lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme, promulguée en janvier 1991, et qui empêche de promouvoir le divin nectar au pays qui produit sur ses terres parmi les meilleurs crus de la planète), mais voilà que le gouvernement Hollande en a rajouté une couche au mois de septembre dernier en lançant un plan gouvernemental de lutte contre la drogue et les conduites addictives lors d’un comité interministériel présidé par le Premier Ministre.
Les cinq mesures envisagées étaient :
1. Interdiction de parler du vin sur Internet.
2. Interdiction de parler positivement du vin dans les médias.
3. Taxation du vin au nom de la santé publique
4. Radicalisation du message sanitaire
5. Durcissement des mentions sanitaires sur les étiquettes.

Heureusement, il existe un organisme qui s’appelle Vin & Société (association créée en 2004 qui réunit et représente les 500 000 acteurs de la vigne et du vin de l’Hexagone). Réagissant vigoureusement, les responsables ont aussitôt lancé sur la Toile une campagne de sensibilisation qui a connu un certain succès. Les mesures 1 et 3 ont été mises en suspens, mais il faudra batailler dur pour lever les autres points et redonner au vin français ses lettres de noblesse dans son propre pays.
Ce qui n’a pas empêché des dérapages, comme celui du directeur général de l’Association Nationale de Prévention en Alcoologie et Addictologie (ANPAA), Patrick Elineau, qui, lors d’une entrevue début octobre, invitait, et je cite : «les autorités françaises à interdire de parler du vin sur internet, en prenant exemple sur ce qui est fait en matière de pornographie et de pédophilie en Australie, ou encore contre les sites pro-nazis ». Affligeant ! Ce à quoi a répondu Joël Forgeau, Président de Vin & Société : « Nous sommes consternés par la violence de tels propos amalgamant le vin avec des pratiques répréhensibles ou tout simplement illégales. Cette prise de position est d’autant plus regrettable que Monsieur Elineau est le Directeur général d’une association reconnue d’utilité publique et agréée d’éducation populaire financée par l’Etat. » Tout en poursuivant avec justesse : «Plutôt que l’interdit, inefficace, nous devrions privilégier l’éducation, seule à même de lutter contre les comportements à risque./Le lectorat ne manquera pas de s’étonner du dernier paradoxe français : le vin est exporté dans le monde entier mais diabolisé dans son propre pays en raison de positions extrémistes». Affaire à suivre… Et vive ÉducAlcool !