Le charabia des contre-étiquettes

« Ce vin, qui a été amoureusement élevé dans nos caves millénaires, saura satisfaire même les palais les plus exigeants. » Ce genre de commentaire sur les contre-étiquettes de vin ne veut rien dire mais a l’avantage au moins d’être correctement rédigé. Ce n’est malheureusement pas le cas de toutes, et mon regard, ces dernières semaines, s’est porté sur des petits bijoux de charabia, de cacographie et autre sabir.
Loin de moi l’idée de vouloir débusquer les virgules mal placées et les allégories pompeuses qui séviront toujours, il y a quand même des limites quand on sait combien les autorités sont tatillonnes, ici et ailleurs, sur les termes autorisés et interdits en matière de législation. L’OQLF n’a certainement pas été informé….
Dans le genre charabia, ou amphigouri, voici tout d’abord le texte d’un vin espagnol : « Goutellettes (sic) de la nature. La terre vous remercie de votre choix et vous lui en êtes reconnaissant. ____ confère des saveurs longues en bouche ; la qualité de l’essence de la terre par le respect pour la nature et le plaisir de l’authenticité. » ; puis un bourgogne blanc, avec cette fois-ci une approche coquine (involontaire j’en suis sûr) : « Extrait de son sol argilo-calcaire, notre chardonnay a caché sous sa robe jaune un bouquet floral et des notes de fruits tendres. » D’Australie maintenant, deux textes bien sentis : « Ceci est distinctement Shiraz, avec les couches de prune, de la framboise et du chocolat, etc…» Et le second : « C’est avec ____ qu’il a embouteillé cette hospitalité chaleureuse, et l’a nommé pour l’australien aimable dans le poème célèbre de ____. L’assemblage de ____ rend ____ extrêmement affable et fait qu’il est idéal avec des saveurs robustes et conversation animée. » Celui-ci, directement de Napa : « Ce cabernet sauvignon provident (sic) de la propriété familiale. La superficie de notre colline produit une petite récolte de raisins intensément aromatisés avec un caractère généreux. Luxuriants arômes de cerise noire, vanillin (sic) et une note d’expresso lui sont typique (sic). »
Et voici l’un de mes préférés, tirés d’une contre-étiquette sud-africaine (merci à Manon, la conseillère de « ma » SAQ, qui l’a repéré) : « Un mélange d’arômes de cerise noire rich (sic), de boîte à cigare et de menthe me (sic) en valeur la complexité du nez./Délicieux avec une pièce de gibier braisé servie avec une purée de panais accompagnée d’une riche noire. Savourez ! » Tout un programme et une belle soirée en perspective !
Au tour à présent de deux commentaires au vocabulaire généreux, dense et concentré : « La spectaculaire région de conservation de ____ est à l’origine de ce vin complexe et riche. D’une couleur pourpre dense, avec un nez fumé, cendré, chocolaté, aux arômes de cassis. Allongé, solide, dense et très concentré, on pourra l’apprécier dans les 5 à 6 prochaines années. » Et un autre, d’Espagne également : « Seuls (sic) les grappes les plus mûrs (sic) sont choisies, produisant ainsi un vin d’une finesse et profondeur considérable. Le vin dégage des arômes intenses de cerises douces et prune noire avec une finale épicée qui rappelle le poivre blanc exotiques (sic). »
Bien-sûr, il n’est pas question ici de critiquer tous ces producteurs, notamment ceux qui ne sont pas de langue française, et qui font un immense effort, le plus souvent par traduction internet interposée, pour communiquer avec nous, mais je crois que nos amis les agents pourraient aider leurs commettants dans la rédaction de leurs descriptifs.
D’autant plus que souvent, écrits beaucoup trop petits car on a gardé entre autres la version anglaise, ces textes sont illisibles. Pourquoi le faire en trois ou quatre langues comme je l’ai vu à quelques reprises ? On me rétorquera qu’il s’agit d’économies d’impression. Disons plutôt économies de bout de chandelles. Ou alors, si tel est le cas, s’abstenir tout simplement !
Pour rester dans le même registre, on est plus ici dans le salmigondis* puisque le vin va avec presque tout… Une appellation communale de la Côte de Beaune : « idéal avec petits gibiers, viandes blanches, risottos, thon, pâtes sace (sic) à la viande, volailles, fromages …. » Puis, de la Rioja : « Fruité et avec des notes florales à roses et violettes, ce vin savoureux et rond se marie fort bien avec tout types de viandes, des fromages et même avec des desserts au chocolat. » Alors, vous dis-je, pourquoi se casser la tête avec les accords vins et mets ?!
Et puis, il y a les termes à la mode comme minéral, vibrantes et j’en passe, et les phrases vraiment mal tournées comme celle-ci : « Fait de tempranillo bien mûr avec des notes de fruits rouges, l’œnologue de la maison ____ a voulu offrir aux consommateurs…. »
Bon, cela dit, je dois préciser que j’ai vu aussi beaucoup de contre-étiquettes plutôt bien, parfois très bien rédigées, et vous vous consolerez en lisant ce commentaire de dégustation d’un joli magazine du monopole d’une de nos provinces voisines : « Le délicieux chardonnay de____ propose d’abondantes notes d’ananas, d’épices à gâteau, de miel et de citron Meyer, mises en relief par des nuances de fleur d’oranger et de vanille, et enveloppées de caramel écossais. La bouche est soyeuse, crémeuse, épicée et butyreuse, avec une vivacité qui aide à garder le vin frais. L’accord parfait pour un sandwich grillé au cheddar fumé et aux poires sur pain au levain ou pour un pain de maïs poêlé. » N’en jetez plus, la cour est pleine !!!! Le tout dans la même veine sur plusieurs pages, ce n’est pas bien grave, mais c’est plutôt affligeant !

* Au sens propre, un salmigondis est un ragout fait de restes de viandes. Au sens figuré, le mot signifie un mélange incohérent et disparate.