La vie de château…

À l’occasion de la sortie de mon tout dernier livre ENTRE LES VIGNES, Récits, rencontres et réflexions autour du vin, qui relate 50 ans de ma vie avec le vin à travers 21 histoires vécues, je me permets, en guise d’humeurs, de vous livrer un passage du chapitre 18, intitulé : La vie de château.

«Et maintenant, chers amis, je vais vous demander d’accueillir un bon copain qui a accepté de chanter pour nous ce soir. Vous savez, je fausse quand je pousse la chansonnette, et il saura vous charmer bien mieux que moi. Accueillez Placido Domingo!» Les 2000 hôtes applaudissent à tout rompre l’homme élégant qui suit d’un pas alerte le piano à queue roulant sur la scène, juste devant nous. Domingo, souriant et décontracté, s’exécute, fixant sur son nez ses petites lunettes qui lui permettent de mieux suivre son texte.

Nous sommes au Château Mouton Rothschild, en juin 2003, à l’occasion de la fête de la Fleur, qui souligne en même temps le 150e anniversaire de l’acquisition de ce cru prestigieux de Pauillac par le baron Nathaniel de Rothschild. À la fin, Domingo nous propose de recommencer en suivant le poème imprimé au verso de notre menu. Pour un peu, on se croirait à une veillée de scouts autour d’un feu de camp, à la différence près que le chanteur-animateur est l’un des plus talentueux ténors de la planète. Épatés et conscients de ce privilège d’écouter cette voix de velours au mitan de ce repas somptueux, nous sommes subjugués et ravis.

La charmante et colorée Philippine, personnage hors de l’ordinaire et fille respectable du baron Philippe, n’a pas ménagé ses efforts ni ses ressources pour nous recevoir : une vaste verrière, style Belle Époque, a été dressée dans le parc attenant au château, et ces festivités d’un jour ont nécessité six mois de préparation. Sous la gouverne de Xavier de Eizaguirre, directeur général de Château Mouton, une équipe a mis au point tous les détails pour faire de cette soirée de rêve une parenthèse gourmande unique.

Quand on a la fortune, ce n’est pas difficile, n’est-ce pas? Eh bien, ce n’est pas tout le temps vrai, car, en plus de l’argent, il faut avoir du goût, et le lien entre les deux n’est pas systématique. À combien de réceptions ai-je assisté où le succès de la prestation était inversement proportionnel aux moyens engagés? L’art de faire sobrement dans la démesure n’est pas donné à tout le monde. La véritable définition de la classe, comme j’ai pu le découvrir en Italie, n’est-elle pas la recherche de la plus haute qualité, avec le souci du détail, dans une extrême simplicité? L’industrie du luxe tombe parfois dans l’ostentatoire, mais ses acteurs essentiels, les vrais, comme souvent à Bordeaux ou en Champagne en ce qui concerne le monde du vin, savent agir sans lésiner, mais avec une certaine retenue.

Après avoir enfilé robe et complet noir entre deux rangs de vignes bordant une petite route médocaine, et laissé la voiture, comme tous les heureux élus, dans un stationnement de Pauillac, nous avons été conduits au château par des navettes prévues à cet effet. Le repas a commencé à l’heure convenue puisque – et je vais l’apprendre plus tard – le bon déroulement dépend des horaires d’arrivée et de départ d’un Boeing 777 spécialement affrété pour la circonstance, et qui vient de Paris avec, à son bord, des personnalités du monde français des arts, du spectacle et de la politique. Parmi elles, madame Claude Pompidou, Catherine Deneuve, Mireille Darc, Jean-Claude Brialy, Jean d’Ormesson et Frédéric Mitterrand. Il ne faut pas oublier que Philippine a déjà fait partie du monde artistique et qu’elle a gardé des contacts sûrs ainsi qu’un sens du théâtre relativement aiguisé.

Les températures de service sont respectées, tout comme celles des Haut-Brion blanc 1999, Margaux 1996 et Mouton Rothschild 1982 qui accompagnent les plats. Il faut bien admettre que servir des mets et des vins de cette envergure, à autant de monde et dans les meilleures conditions, relève du tour de force. Entre le fromage et le dessert, une pêche rôtie au caramel accompagnée d’un Château Coutet 1989, un feu d’artifice digne d’un festival pyrotechnique international jaillit dans le ciel de Pauillac, juste au-dessus de nos têtes. Tous les gens présents, même s’ils en ont vu d’autres, se prêtent au jeu et ne demandent pas mieux que de redevenir des gamins, le temps d’en prendre plein la tête. Une fois n’est pas coutume, et même les plus blasés, Dieu sait qu’ils pullulent, paraissent enchantés par ces instants de réjouissances qui, pour une fois, ne leur semblent pas teintés de banalité…

Cafés, tisanes et alcool de prune servis, nous sommes conviés à danser au son d’une troupe des Caraïbes, le Tabou Combo, venue spécialement de New York pour nous divertir. Zouk, salsa, mérengué, pachanga, calypso, kalangué et autres biguines sont au programme. Les autochtones et les étrangers de passage se laissent aller et se déhanchent, tout en conservant une petite gêne de bon aloi, souhaitée ou à tout le moins bienvenue, dans le monde charmant et un rien crispé de la bourgeoisie bordelaise.