Jura, Jurassien, Jurassique….

S’il est un vignoble que les touristes et les amateurs oublient d’aller visiter, c’est celui du Jura. Dommage, car à une petite heure de Beaune, les connaisseurs y trouvent des trésors insoupçonnés. Installé en Franche-Comté, dans l’est de la France, le vignoble se déroule sur une centaine de kilomètres, délimité à l’ouest par la plaine et à l’est par le premier plateau calcaire du massif jurassien. Les collines et les coteaux sur lesquels courent les vignes sont exposés sud, sud-ouest, et leur altitude varie entre 250 et 480 mètres. Les marnes bleues, rouges et noires constituent la grande majorité du sous-sol et quelques éboulis calcaires du plateau les recouvrent çà et là dans la partie nord du vignoble. Le climat est semi-continental et les hivers sont rudes. Mais le temps devient clément tôt au printemps, et les étés comme les automnes, sont particulièrement chauds.

Le plus grand plaisir à mes yeux, c’est d’aller, comme je viens de le faire début septembre, à la rencontre de celles et ceux qui font le vin. Armé de mon calepin et de mon crayon, j’écoute, je regarde, je hume, je fouille, je compare, je m’interroge, j’évalue, je suppose, et je pose une, deux ou trois questions. Et puis des fois, je me pose des questions. Tout a bien commencé à Arbois Pupillin avec Jean-Michel Petit, du Domaine de la Renardière, qui est tout le contraire de son patronyme: il est grand, charmant, compétent, il ne se prend pas au sérieux, il est contre les dogmes et les extrémistes de tout poil, c’est un gentleman et ses vins sont très bons. Tout ce que j’aime chez un vigneron! En soirée, repas impeccable et chaleureux au Château de Germigney. On y déguste beaucoup et les joues de Jacques Tissot, figure locale à la faconde communicative, s’empourprent à vue d’œil.

Mais le lendemain, dégustation dans un resto sympa d’Arbois (La Balance Mets et Vins), et là, on nous offre 51 vins, servis dans des verres INAO qui ne mettent pas le vin en valeur (inadéquats si l’on regarde ce qui se fait aujourd’hui; c’est dommage! Mais l’erreur sera réparée le soir même, et pour la suite du voyage, à l’excellent restaurant Le Grapiot à Pupillin). Le tout premier vin n’est pas bon. Pourquoi? Parce qu’il a pris la poudre d’escampette vers une seconde fermentation. Je suppose que son auteur l’a vérifié avant de nous le soumettre. Oui, puisqu’il s’agit soi-disant d’un vin «nature». Terme à utiliser avec parcimonie dans une région viticole où le cépage emblématique, le savagnin, s’appelle aussi naturé… L’incident aura au moins le mérite de susciter des échanges sur le sujet, et c’est vrai que tous les goûts sont dans la nature….

Avec ses cinq cépages, le chardonnay, le savagnin, le poulsard, le trousseau et le pinot noir, la palette viticole du Jura se décline en 6 AOC: Arbois, Côtes du Jura, l’Étoile, Château-Chalon, Macvin et Crémant du Jura. Au Grapiot justement, Pierre Rolet, intarissable, cultivé, simple et rigoureux, nous présente des effervescents de haute volée. Le lendemain, dans le cadre magnifique du château d’Arlay, l’heure est aux vendanges des raisins réservés aux vins de paille avec lesquels Alain de Laguiche, d’une manière aristocratique bon enfant, nous aguiche.

Château-Chalon, sera ensuite, jusqu’au crépuscule, le théâtre de nos déambulations. Château-Chalon, berceau du vin jaune, un village accroché à un éperon rocheux culminant à 450 mètres, fondé au Ve siècle par des abbesses inspirées. Le lendemain, les côtes du Jura s’offrent à nous et on en voit de toutes les couleurs. Les vins de Benoît Badoz, du Domaine Labet, de Philippe Dugois, de Rolet, d’Alain Baud et de Pierre Berthet Bondet, se font à juste titre remarquer. Mais il faut trier. Le soir, échanges drus et vrais avec le sympathique Jean-François Bourdy, qu’on n’a pas besoin de persuader sur la qualité de ses vins. Il le sait déjà, et dans la foulée nous apprend que chez lui – et dans tout le Jura ? – les vins bouchonnés n’existent pas. C’est vrai que pour convaincre, il faut être convaincu, me glissera dans le creux de l’oreille, une viticultrice quelque peu dubitative…

Le lendemain, activités dominicales obligent, nous avons la tête dans les étoiles. J’aime toujours penser que l’appellation l’Étoile tire son nom d’un village posé sur un sous-sol de marnes riches en pentacrines, minuscules fossiles d’étoiles de mer. C’est vrai, mais c’est aussi parce que le village est placé au centre d’un pentagramme constitué de cinq collines. Dégustation de vins jaunes magnifiques, compagnons heureux du comté, au Domaine de Montbourgeau, vignoble tenu par Nicole Deriaux, une vigneronne courageuse. Après des vins de paille qui ont clos un mâchon sans façon, nous avons pu apprécier les cuvées de deux Belges, Valérie et Fabrice Closset, qui ont fait de la biodynamie et de la galaxie, leur cheval de bataille.

Enfin, pour couronner le tout, repas autour de Stéphane Tissot, le neveu du Tissot du premier soir. Stéphane élabore des vins fins qui se distinguent indéniablement, que ce soit au domaine familial ou avec sa compagnie de négoce, Les Caves de la Reine Jeanne. Prolixe et prolifique, il propose au total pas moins de 50 cuvées et il aime ça, au risque de voir ses clients s’y perdre. Il faut être dans une forme olympique pour le suivre, et décoder ses étiquettes, surtout quand il décide de provoquer, inscrivant par exemple le mot traminer en guise de savagnin. Il n’a pas tort! Le traminer blanc (weisser traminer) est le savagnin, blanc, jaune ou vert, appelé aussi naturé, qu’il ne faut pas confondre avec le savagnin rose, appelé savagnin de Heiligenstein, qu’il ne faut pas confondre avec le savagnin rose aromatique, variété rose aromatique du savagnin blanc, appelé aussi traminer rose. Vous m’avez suivi?