Importations privées, attention danger!

Par Jacques ORHON

C’est de notoriété publique si j’ose dire, mais le phénomène des importations privées, dans le milieu du vin, prend actuellement des proportions alarmantes. Tout le monde n’a plus que cela à la bouche : les importations privées, voilà la clef du problème! Ne serait on pas en train de noyer le poisson sans le savoir?

Chacun sait qu’au cours du dernier salon des vins de Montréal, un salon parallèle des importations privées s’est tenu de l’autre côté de la rue, et pas sous les meilleurs auspices, à mon humble avis (et de beaucoup d’autres) au niveau de la forme, tout au moins.

Du côté de la restauration, avouons que c’est parfois tout et n’importe quoi. C’est un secret de Polichinelle que plusieurs restaurateurs ne mettent à leur carte que des vins d’importation privée pour gonfler le prix de vente vu que la clientèle n’a aucune idée du prix payé au départ. L’idée est intéressante si c’est pour se démarquer avec des découvertes réelles que l’on veut partager, et certains restaurants que je connais le font très bien. Mais il faut savoir doser et ne pas oublier le client qui n’a de références que ce qu’il voit au magasin, et qui risque de perdre tous ses points de repère en ouvrant la carte de l’établissement. Un peu de nuance ne nuirait pas! De plus, j’ai souvent dit et écrit que le Québec était une des régions dans le monde où le prix des vins au restaurant était encore acceptable. Aujourd’hui, les choses changent car avec ces importations privées, plusieurs ont tendance à appuyer très fort sur le bouton du coefficient multiplicateur.

Je me dois cependant de mettre une chose au point : je n’ai rien contre les importations privées, bien au contraire, en autant que cela se fasse honnêtement, tant au niveau de l’esprit que du simple aspect financier, et dans le respect du consommateur. Seulement voilà, des personnes laissent sous-entendre qu’un vin en importation privée est nécessairement meilleur que s’il est vendu à la SAQ, pire encore, s’il se trouve en produit régulier. Ce n’est pas pousser le bouchon un peu trop loin? J’ai parfois la nette impression que sous le vocable importation privée, on est en train de refiler tout et n’importe quoi. De la biodynamie (excellente souvent) au vin de garage, en passant par les vins sans souffre, pas toujours bons, à la cuvée en l’honneur du papy ou du clocher du village, tout est prétexte à la soi disante exclusivité. Mon œil!

Un chroniqueur de la Presse, Vincent Marissal, pour ne pas le nommer, et qui ne s’est jamais gêné pour dire ce qu’il pense de la SAQ, admettait dernièrement que nous avions déjà tout un choix qui ferait pâlir de jalousie bien des populations, même dans les pays producteurs. C’est vrai, et je le redis, au risque de passer pour un vendu au Monopole, nous avons un des plus beaux choix de vins au monde. Entrez dans les magasins français, italiens, espagnols, portugais, chiliens, argentins, sud-africains ou australiens. Je les visite régulièrement, et je peux vous affirmer qu’à part les vins du pays, c’est le néant. Nada, niente, nothing else… Et je ne parle pas des prix, je l’ai déjà fait et ce n’est pas le propos de ce papier. Honnêtement, même en prenant les vins de spécialité avec lesquels on peut se faire réellement plaisir, un œnophile averti aura-t-il le temps au cours de l’année de tout déguster? Impossible! Même des conseillers en vins me disent qu’ils ont du mal à s’y retrouver et qu’ils n’ont pas de place pour présenter les nouveautés!

L’autre problème, quelque peu inquiétant, est de voir fleurir ces minis agences en vins et spiritueux qui, dans les faits, vendent 6 caisses par ci, 12 caisses par là. Seulement, voilà, le vin est tendance, le vin est à la mode et ça fait toujours bien, dans son cercle d’amis, de se dire importateur, alors qu’en fait il n’en est rien puisque l’importateur ultime reste le monopole de la SAQ. Cela dit, on peut être d’accord ou pas avec le système mais ça c’est une autre histoire… Le problème, je le rencontre régulièrement au cours de mes voyages sous la forme d’un producteur quelque part dans le monde qui a fait confiance aveuglément à un quidam, rencontré au gré d’un salon professionnel ou d’une visite au domaine. L’amateur en question, aussi sincère et passionné soit-il, après avoir senti quelques vins, va humer du même coup le vent des affaires qui va le propulser en intermédiaire exclusif du producteur en quête d’un distributeur, d’un agent devrais-je dire puisque le seul distributeur, c’est encore l’incontournable SAQ. Combien de vins de qualité que je connais, de producteurs floués aussi, resteront dans un marché marginal qui leur fera vendre quelques caisses de vins dont les amateurs n’entendront jamais parler?

Il en va d’un vin comme d’un film ou de portes et fenêtres, non seulement le réseau de distribution est indispensable, mais la force de frappe de l’agent qui négocie, représente, et fait la promotion, est primordial. En fait, il y a péril en la demeure en laissant n’importe qui se prétendre « importateur ».

Je sais que la SAQ a donné des munitions aux agences existantes et à celles qui voient le jour chaque semaine, en compliquant paraît-il l’attribution de certains listings, en retardant de nouvelles commandes, et en demandant une forte participation financière à ceux qui veulent se positionner sur les tablettes des produits courants. La nouvelle direction va donc devoir prendre des décisions afin de juguler ce flot ininterrompu de nouveaux crus. Pour ces raisons aussi, et je le sais pour en avoir discuté avec les responsables de nombre d’entre elles, certaines agences bien établies n’ont pas vraiment le choix de faire dans l’importation privée, ne serait-ce que pour ne pas rester sur la touche pendant que d’autres s’en donnent à cœur joie. Tout cela ne me concerne pas directement, mais je pense sincèrement qu’il y a là matière à réflexion.