Histoires d’eau

Même s’il est bon de le faire presque à chaque jour au sens figuré, il nous est bien difficile, hommes et femmes vivant du vin, d’y mettre un peu d’eau. D’autant plus que nous sommes censés savoir, en tant que professionnels, qu’il y en a déjà assez comme ça dedans, vu que le vin est avant tout, constitué d’eau (entre 80 et 88% c’est selon), en théorie biologiquement pure puisqu’il s’agit du jus du raisin.
À ce propos, cette mise au point (d’eau) étant faite, je viens de vivre des moments qui auraient pu atteindre en profondeur le sommelier que je suis, mais ce ne fut, bien heureusement, pas le cas. Humeurs aqueuses donc pour nous changer de notre petit monde du vin dont nous avons peut-être parfois tendance, quand on constate le peu de cas qu’en font les gens de l’extérieur, surtout dans les pays producteurs traditionnels, à prendre un peu trop au sérieux.
C’est volontairement que j’ai choisi dernièrement de vivre 22 jours, entouré d’eau, salée de surcroît. Bien installé sur un gros bateau ressemblant à une île flottante – petit clin d’œil aux péchés de gourmandise de mon enfance – je me suis laissé faire, avec pour seule compagne, la mienne exceptée, que la mer, touts bords touts côtés.
À chaque repas, une bouteille d’eau, imposée par le serveur, prenait la première position, reléguant au second plan, avec un certain cynisme, le jus de la treille servi comme un accessoire, avalé distraitement. Cela fait presque du bien de boire un verre de vin sans se poser de questions… Dix jours plus tard, au réveil, l’eau de la salle de bain de la cabine voisine envahissait la nôtre. Le tapis était si gorgé d’eau qu’il suffisait d’y marcher pour se laver les pieds. C’était quand même beaucoup mieux, à bien y penser, de voir notre cabine engloutie plutôt que le bateau au grand complet… La preuve qu’il est toujours bon de relativiser !
L’arrivée sur les bords de La Sérénissime s’est passée sous une eau mélangée de neige, donnant lieu à ce moment exceptionnel où Venise qui vit sur l’eau, et par l’eau, se retrouve pour un temps recouvert d’un grand manteau, blanc comme l’albâtre de Volterra.
Je connaissais Venise la rouge d’Alfred de Musset, mais c’est Venise la blanche qui nous a accueillis. Le bateau-taxi qui nous mena à l’appartement allait si vite que nous fûmes arrosés d’une eau vive et fraîche qui nous garda l’esprit éveillé. Un peu plus tard, en flânant dans le quartier San Marco, mon esprit et mon regard furent interpellés – je suis incorrigible – par une épicerie proposant quelques vins. C’est connu, la ville est chère puisque tout se fait à la main, en bateau. Et c’est sans doute pour cela que mes yeux se sont posés sur le Costasera de Masi (même millésime, et produit à 143 kilomètres de là) 5$ + cher que chez nous. On attendra le retour pour en boire.
Le lendemain, avant d’aller visiter un musée, nous avons déjeuné dans une trattoria du quartier Santa Croce. Nous n’avions pas goûté à l’huile d’olive qu’une Française à l’autre bout de la table s’est livrée à un interrogatoire, ces questions usuelles et banales en voyage : d’où venez-vous, où allez-vous, que faîtes-vous dans la vie ? etc. Tout ça pour nous dire qu’elle connaissait la ville comme ses poches ! Pourtant pas disposés à se lancer dans une grande conversation, j’ai proposé un peu plus tard à l’homme qui semblait interloqué par le flot de questions de sa compagne, un fond de mon pinot blanc qui escortait gentiment mon plat de seiche et sa polenta… Mal m’en prit puisque la dame en question, psychiatre de son état, menaça aussitôt son homme quelque peu médicamenté, de lui envoyer un verre d’eau au visage s’il osait tremper ses lèvres dans le verre que je venais de lui servir. L’homme n’a pas obéi, et la galante dame excédée s’exécuta, envoyant d’un jet son verre d’eau bien rempli à l’adresse de son compagnon de vie. Sans doute une nouvelle approche dans les soins de santé mentale !
Vingt minutes plus tard, après avoir manifesté sa sympathie à mon égard, et appréciant malgré la situation, le vin modeste que j’avais choisi, décida à son tour de renvoyer l’ascenseur en arrosant sa tendre compagne de son propre verre d’eau. C’est ainsi que nous assistâmes, éberlués et impuissants, à une rixe vénitienne digne de Carlo Goldoni, au cours de laquelle l’eau fit plus de ravages que l’alcool contenu dans le vin.
Pour nous remettre de nos émotions, nous passâmes la soirée à l’église San Vidal écouter Les Quatre Saisons de Vivaldi, avant de rentrer sur les passerelles qui venaient d’être installées pour un début d’Acqua Alta qui allait couvrir d’une marée haute la lagune et plus particulièrement la piazza San Marco, presque déserte pour notre plus grand bonheur. Quelques jours plus tard, aux Vinalies Internationales à Paris, l’eau était toujours présente, ne servant qu’à faciliter notre travail de dégustateur. Et parmi les 3425 échantillons venus de 43 pays, les vendanges tardives à base de vidal du vignoble Québécois du Marathonien ont encore gagné l’or devant leur vin de glace qui a récolté l’argent. A mari usque ad vinum !