Entre les vins de l’Ancien et du Nouveau Monde, mon cœur balance…

Par Jacques ORHON

Quelques années après mon livre sur les vins du monde, j’ai senti que le moment était venu de m’atteler à la tâche et de présenter plus précisément dans un délai plus ou moins rapproché les vignobles et les vins des pays émergents, communément appelés pays du Nouveau Monde. Loin de moi l’idée d’abandonner les vins des vieux pays et encore moins de ne plus en boire, mais mon ouverture sur la planète vin fait partie depuis longtemps d’une approche universelle qui m’a été, fort heureusement, inculquée depuis mon plus jeune âge.

De nos jours, la terre n’est-elle pas un grand jardin où tous les jardiniers vivent les mêmes difficultés, les mêmes rêves, les mêmes peines et les mêmes espoirs? Le temps est révolu de croire que la symbiose entre l’homme, la vigne et son terroir est la chasse gardée de quelques privilégiés assis sur une terre exceptionnelle et unique au monde.

Pourtant, il y a quelques mois seulement, un collègue qui enseigne la sommellerie en France – et qui je crois a bien peu voyagé – faisait part de son étonnement que l’on puisse imaginer qu’il existe des terroirs viticoles en dehors de l’hexagone. Faut pas être un peu effronté?! Et suffisant et ignorant?! Comment peut-on oser affirmer des choses pareilles? J’ai des petites nouvelles pour lui : en fait, non seulement il se fait de bons vins partout dans le monde, mais il s’en fait aussi de très grands à partir de terroirs exceptionnels, où que l’on soit sur la terre. Je pense par exemple à la réalité géologique des Gimblett Gravels dans la région d’Hawkes Bay, en Nouvelle-Zélande, ou aux variations climatiques autour de Lolol, dans la région de Colchagua, au Chili.

Voilà bien qui illustre cette réalité, pour ne pas dire rivalité, qui perdure entre la tradition de gens bien installés depuis des siècles, et trop souvent sur leurs propres certitudes, et les ambitions des nouveaux venus. Il est vrai que plusieurs régions viticoles ont traversé et traversent encore une crise économique difficile. Et on a beau mettre cette situation sur le dos de la concurrence internationale et celui des pays émergents, c’est un peu facile de faire porter la responsabilité de ses propres malheurs par les autres.

Mais qu’en est-il exactement? Quand on navigue sur la toile, on se rend vite compte que le moindre petit domaine, sud-africain ou argentin, possède un site Internet riche en informations. Pendant ce temps, certains vignerons, de plus en plus rares Dieu merci, nous envoient encore leur carte de visite dans un format datant des années 1960. Précisons aussi que le marché du vin s’est transformé. En 20 ans, la consommation a évolué vers une certaine recherche du plaisir, de la valorisation du statut social, de la garantie de l’origine, etc.…

Aux débuts des années 1990, la mondialisation a modifié la donne. La demande internationale, accentuée notamment par l’effet french paradox, est devenue supérieure à l’offre qui, de son côté, a diminué pour plusieurs raisons. Devant cette envolée, de nombreux pays se sont lancés dans la production de vins, et ceux de l’hémisphère sud ont pris une part de marché considérable.

Pour expliquer les problèmes que rencontre la profession, une étude française cite la concurrence étrangère en premier, suivie par la baisse de la consommation (celle du vin a baissé de 50% en vingt ans, celle des autres alcools a crû de 13%) puis par le contexte législatif, beaucoup trop restrictif. Selon les vignerons interrogés, les coûts de production sont plus faibles et les contraintes sont moindres à l’étranger. Réaction unanime : la plupart attendent que les règles soient assouplies, et que la loi Evin, absurde et injustifiée, disparaisse. C’est donc dans un marché qui a sensiblement évolué que se situe cette «démarche marketing».

Malheureusement, dans bien des pays à tradition viticole, le producteur ne saisit pas toujours qu’il faut moduler l’offre et travailler sur la communication. Le client, de plus en plus informé, cherche des vins de qualité issus d’un terroir qui exprime une forte identité. Soit, mais il faut que le message soit clair – ce qui n’est pas toujours facile à faire, notamment dans le labyrinthe des appellations contrôlées, parfois devenues incontrôlables.

Pendant ce temps, on s’est mis à l’œuvre à l’autre bout du monde, avec en toile de fond une immigration, ancienne ou récente, déterminée et expérimentée, qui a pris ses marques justement dans les régions traditionnelles et réputées, lesquelles à juste titre, et fort légitimement, servent encore et toujours de modèles et de points de repère. La France est un exemple de diversité et l’Italie, autant que l’Espagne et le Portugal, ont su garder leur caractère et leur véritable personnalité. Si l’on prend le temps de choisir, on se régale à tout coup. De nombreuses maisons ont fait de remarquables progrès dans les quinze dernières années, et l’on sent que l’œnotourisme se met peu à peu en place.

Quant aux producteurs du Nouveau Monde, ils doivent être conscients qu’il faut veiller au grain. Je viens de parcourir les vignobles d’Afrique du Sud, de Nouvelle-Zélande et d’Australie, et au moment de rédiger ce papier, je termine un long reportage au Chili. Après avoir visité plus de 300 domaines (avec le Brésil, l’Uruguay, l’Argentine et l’Amérique du Nord), je dois avouer que l’on palpe parfois une production unidimensionnelle, qui a laissé pendant longtemps la technologie prendre le pas sur les exigences et les réalités culturales, mais c’est en train de changer. C’est vrai aussi que les vins sont quelquefois encore trop concentrés (certains diront « confiturés ») et que l’usage du bois devra encore se nuancer. Mais je me suis aussi laissé prendre au jeu de vins juteux et charmeurs élaborés par des gens passionnés qui maîtrisent de mieux en mieux leurs terroirs. C’est pour cela que mon cœur balance, et balancera encore longtemps.


* Pour écrire ce texte, je me suis inspiré de l’avant-propos de mon Tome 1 sur les vins du Nouveau Monde.