Dis moi : tu bouffes ou tu manges ? Pour un langage truffé de belles expressions…

Par Jacques ORHON

Les spécialistes du langage vous le diront : la richesse du vocabulaire chez les jeunes – et les moins jeunes – diminue à vue d’œil. L’ordinateur et le courriel ont remplacé les bonnes vieilles lettres d’autrefois, et l’on s’adonne de moins en moins à la lecture, pratique qui a le mérite justement d’augmenter son niveau d’expression.

Les jeunes communiquent aujourd’hui par SMS dans un jargon terriblement réducteur et proche de l’infantilisme. Pour le plaisir, voyez ce que cela donne. J’ai soumis sur un site de traitement automatique du langage la phrase suivante : « J’aimerais te voir la semaine prochaine, car je m’ennuie de toi. Je t’embrasse ». Et voici le résultat : « J’aimerai t’ vwar la semèn prochène, car gi m’ennui 2 t0i. z tembrass ». Édifiant ! Mais ce qui est malheureux, c’est de constater le bas niveau de langage de certains médias, qui paradoxalement dénoncent eux-mêmes dans leurs éditoriaux la détérioration du français à la radio, à la télé et dans certains journaux.

C’est ainsi, chers lecteurs, pour parler de ce qui nous concerne, qu’on ne mange plus au Québec, on bouffe! On ne remercie plus ses amis pour le délicieux repas, mais on leur dit que la bouffe était bonne. On ne demande plus à sa mère ce que l’on va manger ce soir, mais plutôt s’il reste quelque chose à bouffer dans le frigo. On ne parle que de bouffe, comme si on avait oublié qu’il existait d’autres termes tels que nourriture, mets, cuisine, préparations, etc. Et je vous passe la kyrielle d’organismes, projets et initiatives qui tournent autour de l’alimentation en utilisant de manière répétitive les mots bouffe et bouffer. Original!!!

Cela dit, chacun peut bien parler comme il l’entend (quoique…), mais dès que l’on s’adresse à un public, quel qu’il soit (des élèves, des lecteurs, des auditeurs, des spectateurs ou des téléspectateurs), on a tout simplement une petite responsabilité, et l’idée de varier son vocabulaire ne serait pas superflue. Entendons nous bien : je ne critique pas l’utilisation du mot bouffe puisqu’il est passé dans le langage courant et qu’il m’arrive aussi d’en faire usage, mais plutôt le fait d’utiliser systématiquement encore et toujours ce mot alors qu’il existe d’autres termes et d’autres formulations.

De cette connotation sympa que les Français ont bien voulu nous céder, on en a oublié les origines populaires de ce verbe qui signifie avant tout avaler gloutonnement dans l’idée que bouffer est synonyme de gonfler comme des cheveux qui bouffent ou une jupe bouffant autour de la taille. De là est arrivée l’expression bouffer qui s’appliquait à quelqu’un qui gonflait ses joues par excès d’aliments.

D’ailleurs, si vous tenez tant à imiter les Français qui semblent avoir perdu le sens de la nuance puisque maintenant tout est nul ou génial (pourquoi faire dans la dentelle, ça fait un bail que Baudelaire, Molière et Racine bouffent les pissenlits par la racine…), vous pourrez toujours vous bouffer le nez avec quelqu’un au lieu de vous disputer, bouffer du curé si vous êtes hostile au clergé, avoir envie de bouffer votre patron au lieu de l’étrangler, et constater que votre voiture bouffe de l’huile parce que vous roulez beaucoup à cause d’un travail qui vous bouffe impitoyablement.

Mais je tiens à vous rassurer, ce n’est pas parce que vous parlerez différemment qu’on vous taxera de snob ou de prétentieux. Et puis vous pourrez toujours vous rabattre sur la boustifaille, la bectance, la tambouille ou la bouffetance, ça changera de l’ordinaire… Justement, pour changer de l’ordinaire, je participais dernièrement à un « exercice gastronomique » à l’Orangerie, un petit restaurant très couru de Paris, créé voilà quelques décennies par le comédien Jean-Claude Brialy. L’œnologue Cyril Payon, dynamique directeur de la cave de l’Ormarine, à Pinet, dont le papa est propriétaire d’une immense truffière, avait décidé de nous gâter.

Imaginez : après les amuse-bouche arrosés de champagne, nous avons débuté les agapes avec un cœur de canard garni de vitelottes, une variété de pommes de terre violettes, sur un fond de truffes généreux… Le Collioure blanc de la Rectorie était bel et bien présent. Suivaient des langoustines posées sur des morceaux de poires et d’endives, recouvertes du fameux diamant noir. La truffe est le diamant de la cuisine, disait Brillat-Savarin, et nous en avons eu toute une démonstration avec ce mets dont tous les éléments craquaient sous les dents.

Sans crier gare, la raviole est arrivée, recouverte de belles tranches de truffe marbrée, cachant, blottie à l’intérieur, une petite truffe. Petite, dis-je, mais entière et accompagnée joliment d’un condrieu 2004 de Robert Niero, lequel ponctuait l’harmonie d’une touche minérale qui n’en finissait pas. Ce qui fit s’exclamer Jean-Pierre Cathala, grand gourmet devant l’éternel, en disant six fois plutôt qu’une que c’était fabuleux. Ensuite, le risotto d’épeautre décoré de nombreux éclats du précieux tubercule a conquis les six apôtres assis autour de la table. Nadine Gublin, celle que j’appelle affectueusement la Dame du Montrachet, était subjuguée par le mariage de ce risotto aérien avec le chardonnay Toques et Clochers 1999 de la Cave de Limoux. Et Anita et Élie d’acquiescer.

Avant le dessert, Michel del Burgo, le chef propriétaire nous avait préparé des Saint-Jacques poêlées, servies en lasagne de céleri et accompagnées de ce que vous devinez, dans un ensemble où croquant et moelleux ne faisaient plus qu’un. Nous n’avons pas mis le point final à ce festin avec des truffes au chocolat, mais avec des poires caramélisées, de la glace à la vanille et des lamelles de truffes noires qui trônaient majestueusement sur l’ensemble, dans une explosion de saveurs complexes et un tantinet envoûtantes. Sur le chemin du retour, les qualificatifs sur la soirée, l’ambiance et le talent du chef fusaient de toute part, mais je n’ai pas su si chacun pensait dans son for intérieur et non sans une certaine pudeur : « Qu’est ce qu’on a bien bouffé! »

* Pour ceux qui veulent se régaler : Restaurant L’Orangerie, 28 rue Saint-Louis-en-l’Île, 75004 Paris 4e (Tel. 01.46.33.93.98).