Des rosés toute l’année, un peu de rébellion, et des airs de famille

Des rosés peu rosés
Avec une météo qui caracole entre 22 et 28°C dès les premiers jours de mai, les amateurs vont se jeter sur le vin rosé dont on dit qu’il est de plus en plus individualisé, n’étant plus considéré comme un sous-produit de la vinification en rouge, encore saisonnier, même s’il s’ouvre à d’autres saisons, et, ce qui m’embête un peu, moins coloré. Pour en avoir discuté avec un des responsables du Concours Mondial des Rosés qui se tenait fin avril à Marseille, l’événement aura confirmé l’amélioration qualitative de la production mondiale de rosés et la croissance soutenue de sa consommation. Côté couleur, je m’inquiète cependant de voir fleurir sur les tablettes, des vins qui n’ont de rosé que le nom avec des teintes jaunes, le plus souvent pâlots et curieusement à des prix de plus en plus élevés. Néanmoins, je me console en apprenant que ce sont encore ceux qui se présentent sous une belle robe soutenue et à coût raisonnable qui ont la faveur du plus grand nombre.

Rébellion à Saint-Émilion
Listes, nomenclatures, catégories, inventaires, classifications, répertoires, etc. Voilà ce qui arrive à force de vouloir tout ordonner ! On crée jalousie et frustrations. Et c’est pourquoi la guéguerre a repris de plus belle entre les membres de la commission des crus classés de Saint-Émilion et les propriétaires de trois châteaux (dont Croque-Michotte et La Tour du Pin Figeac) qui ont déposé plainte à la cour administrative d’appel de Bordeaux pour prise illégale d’intérêts, suite au nouveau classement connu au début de l’automne 2012. Pas facile la vie de château !

Réunions de famille
Au moment où de grands groupes industriels accaparent de larges parts du marché international, et font la pluie et le beau temps en imposant, par des stratégies de vente implacables, un goût uniformisé du vin, des familles tiennent le cap, bon an mal an. Celles-ci, grandes ou petites, prestigieuses ou parfois moins connues, ont en commun l’attachement à leurs terroirs et à leurs traditions, et continuent d’élaborer des vins dotés d’une véritable personnalité qui peuvent être tout simplement magnifiques.

C’est ce que nous avons pu constater, avec une certaine délectation depuis les trois dernières semaines. La série a commencé avec Pierre Seillan, un producteur de Saint-Émilion justement, qui ne semble pas trop se soucier des classements, et qui a décidé avec son épouse de mettre ses connaissances et leurs moyens financiers pour développer des projets, avec pour conviction, que c’est la nature qui a le dernier mot. Plutôt rafraîchissant comme approche ! Le résultat : le Château Lassègue, Arcanum en Toscane et La Vérité à Sonoma. Pensant depuis longtemps que si vérité il y a dans le monde du vin, elle se cache peut-être dans le fond du verre, j’ai quand même été surpris par la qualité de ces cuvées californiennes, en faisant toutefois abstraction du coût élevé de chacun des flacons. Chacun sait que pour connaître la vérité, il faut être prêt à débourser…
La seconde expérience fort positive s’est déroulée autour de 36 vins (sur une possibilité de 101) signés Piero Antinori. D’un simple orvieto au majestueux Solaia, en passant par le chianti classico et des vins californiens ou chiliens, la précision, la fraîcheur et la droiture dominaient la dégustation. En Italie toujours, grandeur et finesse étaient au rendez-vous au cours d’une verticale de 9 millésimes d’Ornellaia (de 2001 à 2010) pour fêter les 25 ans de ce mythique cru toscan. Les qualificatifs fusaient de toute part en toute légitimité. Entre les deux, la maison Joseph Phelps, installée à Napa, nous proposait une verticale d’Insignia, de 1976 (étonnamment jeune) à 2010, un vin complexe à base de cabernet sauvignon (entre 60 et 94% en fonction de l’année) complété par les merlot, cabernet franc, malbec et petit verdot. Et l’on a savouré cette cuvée à la robe profonde et intense, aux arômes de fruits noirs très mûrs et de torréfaction, de graphite et d’épices douces en bouche, sans oublier cette matière fruitée supportée par des tanins serrés et une acidité qui laisse présager un excellent potentiel de vieillissement.
Enfin, et ce fut sans doute, en guise d’apothéose, un des événements de l’année : les Primum Familiae Vini, dont la dénomination signifie qu’il s’agit de vins élaborés d’abord et avant tout (primum) par des familles qui partagent un idéal œnologique, une passion, une philosophie dont la structure familiale est la pierre angulaire de leur démarche.
C’est ainsi que pendant quatre heures, les champagnes de Pol Roger, les riesling Jubilee de Hugel, les crus de la maison Drouhin, les châteauneuf du pape blanc et rouge de Beaucastel se sont succédés, avant de laisser la place au Solaia d’Antinori, au Sassicaia de la Tenuta San Guido, au Mas la Plana de Miguel Torrès, au Unico de Vega Sicilia, et au châteaux Clerc Milon et Mouton, de la Baronne Philippine de Rothschild. Et pour compléter ce fabuleux tableau de famille, les blancs moelleux d’Egon Müller et les Vintages de Graham couronnaient le tout.
Un grand moment que d’aucuns purent décrire de décadent, n’eût été de la classe de tous ces propriétaires venus présenter leurs trésors, dans la bonne humeur, avec simplicité et modestie.