Des gros budgets… et des gros nez !

Par Jacques ORHON

C’est toujours la même histoire, quand on a de gros moyens, financier et logistique, c’est toujours plus facile de prendre sa place face aux sociétés ou aux personnes qui ont des structures petites et moyennes. J’arrive d’un beau et long périple en Australie et en Nouvelle-Zélande : formidable voyage d’exploration, de découvertes et de rencontres.

J’ai dégusté beaucoup et visité de nombreuses maisons, des grandes, des moyennes et des petites. Mais au-delà du plaisir de découvrir, ce qui m’a le plus frappé, mais ce n’est pas la première fois que j’en parle – la SAQ va m’aimer – ce sont les prix des vins Australiens et Néo-zélandais dans leurs pays respectifs. En fait, à étiquette égale et une fois calculé le taux de change, le vin acheté à la cave est à quelques dollars de moins qu’ici (on est pourtant situé aux antipodes), parfois au même prix, parfois plus cher qu’ici.

Bon, il faut savoir que ce sont les taxes (39% au pays des kangourous et 19% au pays des kiwis) qui expliquent cette situation, et les producteurs n’ont pas le choix; ils doivent s’y soumettre. Cela semble curieux, mais c’est ainsi, et après tout quelque peu réconfortant. L’autre côté de la médaille, car il y en a toujours un, c’est qu’on peut se demander – et la SAQ va moins m’aimer… – pourquoi notre monopole semble privilégier la présence des vins de grands groupes au détriment des petites maisons.

Quand on déguste sur place d’excellents crus (je pense à la région de Margaret River, à de superbes cuvées de riesling de Clare et d’Eden Valley, bien meilleures que l’incontournable chardonnay au nez de beurre rance, lourd et pâteux, au pinot noir de Tasmanie et de Yarra Valley, ou du Central Otago en Nouvelle-Zélande), on se pose des questions. Et l’une des réponses se trouve peut-être dans la capacité que certains ont à dépenser en promotions de toutes sortes. Ce n’est pas un reproche adressé aux géants de l’industrie viticole, d’Europe ou des pays émergents, puisque nous savons tous qu’ils sont capables de produire de grands vins. Ici, je fais référence entre autres, à Penfolds et Coldstream Hills chez Foster, au Tintara ou au Eileen Hardy, chez Hardys, à Petaluma et St Hallett de Lion-Nathan, ou à de nombreux vins du groupe Orlando-Wyndham.

Mais c’est quand même un peu frustrant de savoir qu’on passe parfois à côté de petites merveilles, sous prétexte que les maisons qui les produisent n’ont pas les moyens de répondre aux politiques de la SAQ (quotas de vente, activités promotionnelles, etc.). Rencontrés à Bordeaux pendant Vinexpo, ses dirigeants m’ont assuré que cette lecture de la situation n’était pas exacte. Je veux bien les croire, mais il n’en demeure pas moins que certaines règles internes favorisent les mieux nantis. Et ils n’ont pas, hélas, l’exclusivité de cette navrante réalité! Cela dit, ces mêmes dirigeants ont reconnu qu’il est temps de diversifier le catalogue, surtout en ce qui concerne les produits réguliers, quand j’ai fait remarquer, par exemple, que la plupart des vins australiens affichent l’aire d’appellation South Australia, aussi vague que démesurée.

Il faut en effet se tourner vers les produits de spécialité (habituellement réservés aux connaisseurs) pour trouver des vins issus d’appellations plus précises, et potentiellement de bien meilleure qualité. Me faisant encore une fois l’avocat du diable – et les gens de la SAQ vont m’aimer à nouveau – j’ai profité de ce séjour en France pour vérifier ce que les cavistes de l’Hexagone proposent à leurs clients en matière de vins du nouveau monde. Même chez les meilleurs, et cela peut se comprendre, c’est presque la disette!

À propos de Vinexpo, le plus grand rendez-vous du monde vitivinicole a été celui d’un bon millésime, fort agréable à vivre. Très bien organisé et bien rôdé après plusieurs éditions, ce salon propose beaucoup d’activités et d’excellentes rencontres, pour peu que l’on planifie bien ses journées.

D’ailleurs, parmi les magazines offerts aux dizaines de milliers de visiteurs, Vins & Vignobles s’est taillé une place enviable. J’ai senti aussi que l’œnotourisme, qui est loin d’être généralisé dans les vieux pays, continue de titiller de nombreux producteurs Français, Italiens ou Espagnols, et l’on ne peut que les encourager à persister dans leurs démarches. Le concept au château d’Arsac à Margaux, appelé La Winery (sic) en est un magnifique exemple.

Enfin, désirant enfoncer un peu plus le clou dans la boîte du mauvais goût, je vous encourage à lire dans ce numéro cette lettre publiée (page de l’ACSP) à l’attention de la Maison des Futailles. Cette société, spécialisée dans l’embouteillage du vin au Québec, se sert de façon malhonnête du titre de maître sommelier pour promouvoir ses vins d’épicerie. Hélas, malgré nos gros nez, on ne fait pas le poids pour les empêcher de diffuser cette publicité qui sévit sur nos petits écrans depuis quelques mois maintenant. Nous devrions en rire, mieux encore l’ignorer.

Ce n’est pourtant pas le sens de l’humour qui nous manque – oh que non – mais imaginez un peu une campagne publicitaire qui tournerait en dérision l’ordre des ingénieurs ou celui des gynécologues du Québec? Il y a longtemps qu’ils seraient montés aux barricades, bien légitimement, et avec d’autres moyens que les nôtres. Pour se consoler, disons qu’il y a plus grave dans la vie et surtout que le ridicule ne tue pas. Ouf!