Des frites… et des grands crus !

Croyez-moi, ce n’est pas toujours facile la vie de globe-trotteur et de chroniqueur en vins! Ce n’est pas de mes rendez-vous, des dégustations, et autres animations que je me devais honorer, que je vais vous entretenir, mais bien de mon programme «off Vinexpo». C’est tellement « in » les « off » ! Vinexpo, qui se tient tous les 2 ans en juin à Bordeaux, est, comme tout bon œnophile le sait maintenant, la plus grande foire vinicole au monde. C’est aussi le plus grand rassemblement de pros du vin venus de 148 pays, où 48 122 visiteurs se retrouvent pour se rappeler qu’ils existent, évaluer ensemble de quoi leur avenir sera fait, envisager de nouvelles avenues, parfois de nouvelles alliances, et revoir avec leurs agents certains détails de leurs contrats respectifs.

Les grandes maisons côtoient les plus petites qui ont limité les frais en se regroupant par affinités philosophiques et commerciales. Peu importe la grosseur des entreprises, certaines jurent qu’elles ne reviendront pas de sitôt à cause des coûts faramineux qu’une présence incontournable à ce salon qui l’est tout autant, a fatalement engendrés. Même que, pour éviter de payer des kiosques… et du personnel, certains débrouillards rencontrent clients et amis, qui dans un restaurant, qui dans une allée, ou tout bonnement, et sans complexe, au stand d’une bonne connaissance. Pourtant, le dernier jour, plusieurs producteurs ayant pignon sur allée, m’ont assuré y avoir fait de très bonnes affaires.

Mais c’est de mes folles et chaudes soirées girondines que je veux vous parler. J’ai loué une voiture pour être indépendant, et c’est du magnifique centre-ville de Bordeaux que je vais sillonner. Après un repas amical en toute quiétude le premier soir afin d’effacer en partie le décalage horrible, je me retrouve le lendemain au château Malartic Lagravière. Les propriétaires, qui sont Belges, ont accepté d’y tenir une soirée… belge, avec le concours du Mondial de Bruxelles, une des grandes compétitions internationale qui décerne des médailles d’or et d’argent à des vins, dont le niveau général, pour certains d’entre eux, a visiblement progressé. Je fais partie du jury, et j’ai été étonné d’y voir tant de champagne et des crus du bordelais, par exemple, très bons et reconnus. Le clou de la soirée fut de se sustenter sans façon, sans cravate, et sans chichi, de frites savoureuses préparées devant nous dans une traditionnelle camionnette à frites venue spécialement de Belgique pour l’occasion.

Vous pouvez imaginer le contraste avec la soirée du lendemain où, vêtus comme des pingouins, nous foulions le sol de Haut-Brion, toujours dans les Graves, pour un repas neuf étoiles Michelin, à l’invitation du Conseil des Grands Crus Classés de 1855 au bénéfice de la Presse Internationale. Un cérémonial typiquement bordelais, un peu coincé certes, mais une prestation assurée avec brio, tant du côté des mets (3 chefs X 3 étoiles) que des vins. À ma table toutefois, placé entre les proprios de l’élégant Branaire-Ducru, j’ai dû me taper les effluves d’écuries du malheureux Pichon-Longueville (pas ceux de la Comtesse, mais bien du Baron) dans les millésimes 1996 et 2003. Enquiquinantes ma chère ces notes équines ! Mais c’est à point nommé que le Haut-Brion 1975, en double magnum, servi dans une magnifique carafe, est arrivé dans nos verres avec autant de puissance, de finesse et de profondeur, sans oublier Yquem 1990 qui a ponctué le tout avec panache et distinction. Heureusement, j’avais mis mon nœud papillon…

Le lendemain, effroi et stupéfaction! Après une heure pour quitter Vinexpo et me changer aussi vite qu’Arturo Brachetti, plus une autre pour me rendre à Pauillac, j’arrive parmi les derniers au château Clerc Milon quand je découvre, abasourdi et en catimini, que tous les hommes sont cravatés. Pas un papillon à l’horizon !.. Avec le mien autour du cou, je réalise que j’ai vraiment du mal à décoder les recommandations vestimentaires indiquées sur les cartons d’invitation. Je fais ni une ni deux, et avant de m’approcher du nouveau chai que nous sommes venus inaugurer, je demande à un chauffeur de me ramener à ma voiture – stationnée à cinq kilomètres – prendre une cravate. Je reviens angoissé – je vous le dis c’est pas facile…. – pour me fondre dans l’assistance qui prend place, sous les ordres de notre hôte, Philippine de Rothschild. J’aime bien dire que c’est ma copine, Philippine. C’est pas pour la frime, mais pour la rime! Cela dit, je la connais assez bien et si je lui consacre un chapitre dans mon dernier livre (Entre les vignes qui a dû faire bonne impression puisque j’apprenais au même moment qu’il partait en réimpression) c’est parce que je l’aime bien.

À sa table, Coppola est désigné comme le parrain du nouveau chai, Bernadette est venue sans son Jacques, Fanny Ardant brille de tous ses feux ardents, et je passe sur Kouchner et son épouse, d’Ormesson et ses yeux bleus de mer, Lang et autres stars du show-business venus rehausser de leur présence l’événement pour lequel la capilotade de brochet en soufflé et le mitonné de bœuf braisé valaient bien la bille de foie gras, le sushi de haricot vert et le mascarpone truffé de la veille… Pas facile croyez moi de, chaque fois, s’y retrouver… Et c’est avec une certaine sobriété, comme à l’accoutumée, que Véronique Sanders nous recevait le surlendemain, après une mémorable verticale de Haut-Bailly, avec au menu une raviole de langoustine, un pigeonneau rôti, un comté millésimé et une tartelette aux cerises et glace à l’amande douce, le tout judicieusement arrosé des meilleurs crus de l’endroit. Heureusement, j’avais mis une cravate… Et je ne vous parle pas de la difficulté des lendemains car je ne veux surtout pas me plaindre. Mais ce n’est pas toujours facile la vie de globe-trotteur du vin!!!