De la futilité des choses…

Au moment où vous lirez ces lignes, la catastrophe naturelle qui a plongé le peuple haïtien dans le chaos suite au séisme du 12 janvier, sera probablement passée dans la trappe des mauvais souvenirs de bien des gens. Hélas, la routine du quotidien et les affaires personnelles suffisent bien souvent, en quelques semaines, à rayer de la mémoire des événements qui nous ont particulièrement touchés. Et cela s’explique, comme le dit Stéphane Laporte dans sa chronique du 16 janvier : « Peu importe l’ampleur des tragédies, tant qu’elles ne nous arrivent pas à nous, on les vit égoïstement en essayant de leur faire une place dans nos vies très occupées. » Certes, un vague sentiment de culpabilité mais aussi d’impuissance nous assaille sur le coup, puis passent le temps, les nuits et les jours qui relèguent inexorablement les clichés les plus sombres dans la case de l’oubli.

Toutefois, et c’est ce qui me taraude au moment d’écrire ces humeurs, c’est de constater, en plus de faire l’impasse trop souvent sur notre statut de privilégié, la futilité des petites choses de la vie à côté du malheur des autres. Combien, et cela à longueur d’année, on s’excite le poil des jambes pour des balivernes et autres fadaises inutiles. J’en vois plusieurs dans notre joli monde du vin, ici et ailleurs sur la planète, autant du côté des professionnels que des amateurs, qui se prennent tellement au sérieux qu’ils en ont oublié l’empathie et le plaisir de rire, occultant, et je pense à la petite phrase de mon ami Jean : « elle n’est pas belle la vie? » la simple faculté de relativiser.

On peut bien sûr défendre des idées et des principes, améliorer des façons de faire et mettre parfois les points sur les ‘i’, surtout dans un contexte professionnel, mais la promotion et la connaissance des produits afin de boire plus intelligemment, ne devraient pas empêcher la souplesse, le recul, la simplicité et la modestie dans le propos, la retenue dans l’action. Comme me l’a si bien enseigné ma mère, un peu d’humour et de fantaisie, dans le sens de l’imagination et de l’originalité, – on ne fait tout de même pas dans la médecine nucléaire à ce que je sache – n’ont jamais fait obstacle à la rigueur, à la précision du discours.

Cela dit, je dois avouer que je me suis, à quelques reprises, posé la question sur le bien fondé de gagner ma vie avec le vin, un produit souvent apparenté au monde du luxe. Je pense souvent à ce grand propriétaire bordelais qui affirmait, non sans raison, qu’il n’y a pas un vin sur la terre qui coûte plus cher que cent dollars. Et surtout à tous ceux qui croient encore qu’il faille payer une fortune pour boire bon, oubliant à toutes fins utiles, comme le faisait remarquer le père à son fils partant faire le tour des vignobles, que le vin, aussi grand soit-il, n’est en fait que du jus de raisin fermenté. Il faut reconnaître, quand on pense à tous ceux qui vivent, plutôt qui survivent avec 50 dollars par mois, que le prix de certains flacons confine au scandale et à l’injustice sociale.
Pourtant, c’est sincèrement que je le souligne et non pour me déculpabiliser, mais j’ai l’intime conviction que le vin, tout comme dans l’industrie des parfums, des lunettes et des vêtements griffés, fait partie d’une économie mondiale qui mettrait des dizaines de millions de gens au chômage si on en arrêtait la production. Il a en plus, la capacité de nous faire voyager, au sens propre comme au sens figuré, d’apprendre des quantités de choses, de palper le plaisir des sens, et nous permettre d’être à l’écoute, détenant le pouvoir ultime de nous rassembler, de rencontrer des personnes uniques, de partager des instants de bonheur et de célébrer la vie.

Cet automne, beaucoup d’événements, à Montréal et ailleurs au Québec, ont permis à des milliers de gens de se réunir autour du vin, élément fédérateur s’il en est, et savoureux prétexte à la générosité. C’est ainsi que Montréal Passion Vin, une rencontre incontournable aujourd’hui, a permis, grâce à une organisation sans faille et à des producteurs qui ont bien voulu nous présenter en général des vins superbes, d’amasser plus de 600 000 dollars pour l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont. Plus prosaïquement, le 15 janvier, trois jours après le tremblement de terre en Haïti, nous avons amassé près de 1500 dollars au cours d’une soirée antillaise, programmée depuis des mois à la Maison du Gouverneur. Le chef, Manu Louissaint et le musicien, Léopold Molière, tous les deux haïtiens – ils ont perdu des proches dans cet événement cauchemardesque – ont insisté pour que la soirée se tienne, car ont-ils dit, il faut se tenir debout devant l’horreur, continuer d’espérer, gagner sa vie, et que la vie est plus forte que le reste. Non sans émotion, j’ai présenté la cuisine créole et les vins que nous avions choisis. Et par solidarité avec nos amis éprouvés, nous avons trinqué à l’espoir.