BLEU, BLANC, ROUGE…

BLEU!

Se retrouver en plein cœur de la Gascogne, dans la région de d’Artagnan, en pleine tempête médiatique mondiale relatant les turpitudes des Bleus, l’équipe de France de football, n’est pas chose aisée, croyez-moi. Nous nous étions bien promis, les membres de notre petit groupe venu tourner dans le Sud-Ouest des émissions de télévision, de faire l’impasse sur le drame national qui agitait la France et les Français, rien n’y fit car tout le monde était déconfit au pays du confit. Il faut dire que l’attitude désinvolte des joueurs qui refusaient de s’entraîner, puis leur défaite misérable devant les Sud-Africains, entraînant leur élimination de la coupe du monde, avaient de quoi rendre tous les citoyens de l’hexagone, bleus de rage et de colère.

Verre de madiran à la main, nous tentions bien de faire comme si de rien n’était et de donner le change, mais la déception se lisait aisément sur les visages des vignerons, même des plus optimistes et des plus joyeux. Ces derniers avaient beau se réclamer du rugby, plus que du soccer, on sentait bien, malgré – ou peut-être à cause – des litres de pacherenc doux escortant les fromages forts aux veines bleues, l’opprobre dont ils étaient victimes. On eut beau leur expliquer qu’il y avait plus grave sur la terre, l’incident prenait des airs d’affaires d’État et de sécurité nationale. De Gaillac à Fronton, en passant par Saint-Mont, Marcillac et les Côtes du Brulhois, les Bleus ont définitivement gâché le magnifique ciel bleu qu’ils n’espéraient pourtant plus.

BLANC!

Cependant, en se regardant dans le blanc des yeux et en faisant couler dans nos verres tous les blancs issus du loin de l’œil (il s’agit en occitan du cépage len de l’el des vins doux de Gaillac, parce que les grappes sont loin du bourgeon à cause d’un long pédoncule, comme tout le monde le sait…), du courbu, des petits et gros mansengs, du mauzac appelé blanquette à Limoux, nous avons essayé de consoler nos amis. Même si, il faut bien l’avouer, ces derniers traitaient les joueurs, toutes couleurs de peau confondues, de vils blanc-becs qui auraient bien du mal, par la suite, à blanchir leur réputation. Tant pis pour eux!

ROUGE!?

Et puis, pour me remettre, de Narbonne à Saint-Pierre la Mer, entre le blanc de l’écume de la Grande Bleue dans laquelle je me suis baigné, et les coteaux accotés à l’imposant massif de la Clape, j’ai cheminé encore une fois avec gourmandise. Sur les routes sinueuses longeant les vignes de grenache, de syrah et de mourvèdre qui plongent vers la mer, je me suis laissé aller sous un soleil percutant, écoutant les cigales qui accompagnaient mes sifflotements de bonheur. Et j’ai bu rouge! Un peu, beaucoup, passionnément, crachant la plupart du temps pour mieux m’en imprégner. De ces crus du Languedoc qui vous caressent le palais de tanins mûrs et soyeux, et titillent vos papilles de saveurs doucement poivrées…

Mais j’ai vu rouge aussi avec ces nombreuses cuvées qui m’ont été servies à des températures inadéquates, dans des verres qui l’étaient tout autant. Si plusieurs font l’effort de présenter leurs vins dans les meilleures conditions – ce qui, à toutes fins utiles, me semble logique, normal, et d’une grande évidence – peu de choses ont changé à ce chapitre. Même dans un des vignobles-phare du coin où l’on a dépensé des millions pour mettre en valeur un terroir exceptionnel, on n’a pas jugé bon d’investir dans un simple eurocave afin de rafraîchir la ribambelle de vins rouges proposée au passant. Au lieu de s’en régaler, celui-ci est assailli par l’alcool qui en profite pour se faire remarquer. Heureusement que Margot, une Britannique sympathique, s’est gentiment occupée de moi. Le personnel à l’accueil, à peine aimable, semblait stressé, perdu dans des chiffres d’apothicaires, et je du repartir, complètement dépité, de n’avoir pu serrer la main du propriétaire, trop occupé. Je devrais bien m’en remettre et je retournerai dans cette région bénie des dieux, mais je lui décerne pour tout cela un joli drapeau rouge… Dommage pour un établissement censé cultiver l’hospitalité!