Bergerac, ou l’expression d’un terroir qui a du panache !

Tout comme Cyrano, le personnage d’Edmond Rostand, les vins de Bergerac ont du panache, et se retrouvent tout à fait dans les valeurs de celui-ci : la fierté et le courage, mais aussi le sens de la fête et le goût du partage. Après avoir parcouru en vélo, en juin dernier, les vignobles de Fronton, de l’Agennais, de Marcillac et de Gaillac pour les besoins de la télé, je suis parti, en voiture cette fois, rendre visite aux vignerons du Bergeracois. Et je me suis régalé !

Bergerac, une appellation aux multiples saveurs

Sur les bords de la Dordogne, la région de Bergerac s’étend au sud de Périgueux entre le Massif central et le vignoble bordelais. Sa situation géographique est ambiguë puisqu’elle se trouve dans le prolongement des Côtes de Castillon. Lamothe-Montravel, un des villages de l’appellation montravel, est à 15 kilomètres seulement de Saint-Émilion, et il suffit de traverser la rivière pour se retrouver dans l’Entre-Deux-Mers voisin. On murmure d’ailleurs que certains aimeraient être rattachés au géant bordelais et qu’on en parle plus…

Pourtant, déjà recherchés au Moyen Âge, les vins de Bergerac avaient réussi à se faire une réputation au début du XVIe siècle sur les marchés étrangers, avec l’appui notamment de François Ier qui autorisa leur libre circulation. Plus tard, grâce à la présence aux Pays-Bas de nombreux Périgourdins protestants qui s’y étaient exilés, le commerce des vins de la région de Bergerac s’est particulièrement développé avec ce pays.

La ville de Bergerac donne donc son nom à des vins de caractères divers, non dénués d’intérêt et à prix toujours abordables. À partir des cabernet sauvignon, cabernet franc, merlot et malbec en rouge, et des cépages sauvignon, sémillon et muscadelle en blanc, on élabore des bergerac sec, des blancs à la robe assez claire, aromatiques, fins et fruités, des rosés savoureux et des rouges aux arômes de cassis, peu tanniques et sur le fruit. Les côtes de bergerac blancs sont moelleux et onctueux, tandis que les rouges sont charpentés, charnus et corsés.

De nombreux domaines qui élaborent des appellations dites communales, produisent aussi des vins sous les appellations régionales bergerac et côtes de bergerac. Des châteaux Bélingard et Le Barradis, au domaine de l’Ancienne Cure, j’ai constaté les progrès réalisés par nombre d’entre eux, que ce soit à la cave, ou à la vigne, où le bio a pris ici et là ses airs de liberté.

Je dois dire que j’ai été particulièrement épaté par les vins du château de la Jaubertie. Hugh Ryman, très british, y produit des vins droits et structurés. Guy Cuisset, du château Grinou, propose des blancs élégants et des rouges soyeux et charnus à la fois. Et mes coups de cœur vont sans hésiter au château Tour des Gendres et au Vignoble des Verdots. Le premier, sous la houlette des cousins Luc et Francis de Conti, nous régale de ses excellentes cuvées des Conti, Moulin des Dames (en rouge et en blanc), Anthologia (sauvignon) et Gloire de Mon Père (côtes de bergerac rouge). Les vins sont aboutis, profonds et d’une grande fraîcheur. Le second, propriété du sympathique et dynamique David Fourtout, possède une cave originale, creusée dans la roche et traversée par la rivière des Verdots. David et son épouse travaillent sur des terroirs calcaires pour les rouges, et sur des argiles, des calcaires et des silex pour les blancs. Du Clos des Verdots à sa cuvée Le Vin, en passant par la gamme Château les Tours des Verdots, ils nous servent des vins d’une grande finesse, subtils et savoureux. Les rouges, aux tanins serrés, sont d’une grande élégance, tandis que les blancs secs (bergerac), moelleux (côtes de bergerac) ou liquoreux (monbazillac) ont en commun cet équilibre tant recherché entre le fruit et l’acidité.

On profitera d’un passage dans la région, où, il faut bien le souligner, la qualité de la table est en général exceptionnelle (de Périgueux à Bergerac, en passant par Sarlat et une multitude de petites villes et de villages, le désir des épicuriens est toujours assouvi…), on goûtera aux vins moelleux des appellations rosette (domaine du Grand Jaure et château Montplaisir) et saussignac (dont j’ai goûté sur place les excellentes cuvées du château Monestier la Tour).

Monbazillac, un terroir réhabilité

Le territoire de cette appellation est situé dans la grande région viticole de Bergerac, plus précisément au sud de cette ville. Ce vin était déjà exporté au XVIe siècle. Mais à l’époque pas si lointaine où les liquoreux n’étaient pas toujours très bien vinifiés, le monbazillac faisait figure de parent pauvre. Aujourd’hui, ils ont retrouvé une noblesse digne de leur ancestrale réputation, dans la mesure où les producteurs, soucieux de produire des vins concentrés à partir de rendements faibles, respectent les règles imposées par la nature. C’est sur les pentes orientées au nord vers la rive gauche de la rivière que les vignes de sémillon, de sauvignon et de muscadelle, produisent le précieux nectar grâce au phénomène bien connu de la pourriture noble. Lors du dernier concours des vins de Monbazillac pour lequel on m’avait aimablement demandé d’en assurer la présidence, j’ai pu apprécier le chemin parcouru.

Et c’est à partir de dégustations tournantes au cours desquelles le meilleur était sélectionné en procédant par élimination, que le château du Combet a gagné le premier prix tant convoité. Cela dit, en dégustant les cuvées des châteaux Le Fagé, Vari, Tirecul La Gravière, du Treuil de Nailhac, de la Jaubertie et du Vignoble des Verdots notamment – sans oublier la cave coopérative, propriétaire de l’imposant château du XVIe siècle, qui élabore aujourd’hui, grâce à des installations techniques de premier ordre, sa propre étiquette ainsi que les châteaux Septy, La Croix Poulvère et Haut-Marsalet – on se fait plaisir avec des vins d’une belle robe dorée, aux arômes de miel et de fleurs sauvages, généralement assez corsés, onctueux et moelleux, et au goût de pain grillé assez caractéristique.

Montravel, une appellation qui a beaucoup évolué

Sur la rive droite de la Dordogne, les sols maigres et le plateau calcaire recouvert de sables et de graviers autour de Montravel nous avaient habitués à une production de vins blancs uniquement, à partir des cépages sémillon, sauvignon et muscadelle. Mais depuis 2001, une législation stricte (densité à l’hectare minimum de 5000 pieds, suivi parcellaire, présence minimale de 50% de merlot, etc.) permet l’élaboration de vous rouges, issus de l’assemblage, en plus du merlot, des cabernets et du malbec.

Michel de Montaigne, célèbre auteur des Essais au XVIe siècle et natif de cette région, a écrit des textes louangeurs sur le vin de Montravel. Le montravel blanc (70 % de la production totale) est sec, fruité, léger et vif. Les côtes de montravel sont des blancs moelleux et les haut-montravel, des vins liquoreux, de couleur dorée, aux arômes très présents, gras et corsés. Et le petit dernier, le montravel rouge (10% de la production) m’a étonné de sa belle robe profonde, de ses parfums de fruits mûrs et de ses tanins bien enrobés. Parmi les propriétés, il faut souligner le domaine de Libarde, mais aussi les châteaux Masburel, Laulerie, Moulin Caresse, Le Raz, Calabre et Puy-Servain. Les deux derniers sont la propriété de Daniel Hecquet, un œnologue pointilleux qui a fait son mémoire de fin d’études sur le château d’Yquem, et qui a été très impliqué dans la création de l’appellation montravel en rouge.

Pécharmant, un vin rouge à redécouvrir

On dit que le Pécharmant tire son nom de «Pech Armand», qui signifie «sommet appartenant à Armand»… Quoi qu’il en soit, ce vin considéré comme un cru de Bergerac constitue un des meilleurs vins rouges de la Dordogne. Les techniques de vinification se sont améliorées, les barriques de bois neuf ont pris leur place, et la qualité, si je me fie à mes dernières expériences, est souvent au rendez-vous. Les terrains graveleux situés à l’est de Bergerac produisent un vin savoureux issu des cabernet sauvignon, cabernet franc, merlot et malbec. Bien charpenté, corsé et charnu, il se livre dans le verre de ses subtiles saveurs de fruits rouges et noirs. On remarquera les cuvées des domaines des Bertranoux, du Haut-Pécharmant, du Clos Peyrelevade et des châteaux de Tiregand et Champarel. Une mention spéciale aux Farcies du Pech’, de Serge Dubard, et à Jocelyne Pécou qui fait parler d’elle… de son château d’Elle, et de ses 2,5 hectares qu’elle bichonne. Elle passe une grande partie de son temps dans les vignes avec lesquelles elle entretient une conversation qui débouche chaque année sur des cuvées à la fois suaves, solides et sensuelles…?